{"id":58,"date":"2012-12-17T14:22:17","date_gmt":"2012-12-17T14:22:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cherasse.com\/?p=23"},"modified":"2025-10-13T10:11:32","modified_gmt":"2025-10-13T08:11:32","slug":"le-grand-envol","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/2012\/12\/17\/le-grand-envol\/","title":{"rendered":"Le grand envol"},"content":{"rendered":"<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><strong style=\"mso-bidi-font-weight: normal;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\">Le grand envol.<\/span><\/span><\/span><\/strong><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Comme avant moi mon grand-p\u00e8re Jean, mon p\u00e8re et ma m\u00e8re, je venais d\u2019obtenir le Certificat d\u2019\u00e9tudes primaires.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Nous \u00e9tions fin juin 1953, j\u2019avais 14 ans, enfin pas encore tout \u00e0 fait. Et une partie de ma vie s\u2019est jou\u00e9e \u00e0 ce moment-l\u00e0.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Devant moi se pr\u00e9sentait un carrefour aux multiples routes, chemins et sentiers dont je ne voyais pas clairement o\u00f9 ils pourraient bien me conduire. A 14 ans, il fallait choisir sa future profession, c\u2019est \u00e0 dire entrer en apprentissage chez un patron. Comme l\u2019avaient fait mon p\u00e8re, ma m\u00e8re et tous mes anc\u00eatres souvent bien plus jeunes. N\u2019\u00e9tant que peu sorti de mon village, je ne connaissais que les m\u00e9tiers des personnes que je c\u00f4toyais\u00a0: paysan, artisan ou commer\u00e7ant, instituteur ou cur\u00e9, docteur en m\u00e9decine aper\u00e7u une fois de temps en temps. De toutes les autres professions, je n\u2019avais aucune id\u00e9e, jusqu\u2019\u00e0 leur existence. Dans ces conditions, y avait-il vraiment choix\u00a0? <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Que faire donc\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Boulanger comme mes anc\u00eatres Ch\u00e9rasse\u00a0! Mais le grand-p\u00e8re Jean l\u2019avait dit\u00a0\u00e0 plusieurs reprises apr\u00e8s des essais infructueux au fournil : \u00ab\u00a0Daniel, la p\u00e2te lui colle aux doigts\u00a0!\u00a0\u00bb La voie de la boulange m\u2019\u00e9tait \u00e0 tout jamais ferm\u00e9e. <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Pourtant papa m\u2019avait trouv\u00e9 une place d\u2019apprenti \u00e0 Moulins \u00ab\u00a0Aux d\u00e9lices du palais\u00a0\u00bb dans une p\u00e2tisserie prestigieuse \u00e0 deux pas de la place d\u2019Allier, dans la pr\u00e9fecture du d\u00e9partement. C\u2019est plus raffin\u00e9 la p\u00e2tisserie\u00a0: croissants, \u00e9clairs au chocolat, profiteroles, Paris-Brest, religieuses au caf\u00e9, bonbons et chocolats\u2026 Je me voyais bien tout en blanc, la petite toque des p\u00e2tissiers sur l\u2019oreille, \u00e9pouser la fille du patron, une belle p\u00e2tissi\u00e8re app\u00e9tissante, rose et ronde derri\u00e8re la caisse\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a05 F 50, merci madame et tr\u00e8s bon dimanche.\u00a0\u00bb Une nich\u00e9e de petits p\u00e2tissiers p\u00e9tant de sant\u00e9 accourant d\u00e9guster les petites brioches dor\u00e9es confectionn\u00e9es juste pour eux. Quelle vie\u00a0!<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Ou bien peintre en lettres chez un artisan de Jaligny. Dans les ann\u00e9es 50, les enseignes de magasin, la publicit\u00e9, les d\u00e9cors int\u00e9rieurs des commerces, tout \u00e9tait peint \u00e0 la main par des artisans artistes. Je faisais souvent des dessins ou de la peinture \u00e0 l\u2019\u00e9cole ou \u00e0 la maison, et j\u2019aimais bien. Pourquoi pas\u00a0? En belles lettres de couleur\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Caf\u00e9 Bouillot, noces et banquets\u00a0\u00bb ou bien \u00ab\u00a0R\u00e9mondin, marbrerie, caveaux, gravure sur marbre\u00a0\u00bb ou encore les panneaux du chapiteau itin\u00e9rant de Bouboule, la salle de bal d\u00e9montable des f\u00eates de village\u00a0: bouquets de fleurs ou sc\u00e8nes de genre. Malgr\u00e9 mon int\u00e9r\u00eat pour le dessin et la peinture, bien qu\u2019ayant vu la belle enseigne peinte pour le magasin familial\u00a0: \u00ab\u00a0Boulangerie Epicerie Ch\u00e9rasse\u00a0\u00bb, je ne me voyais pas faire ce m\u00e9tier toute ma vie.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Le destin, la providence, ou tout simplement le hasard, un hasard heureux, je ne sais comment nommer ce qui allait chambouler compl\u00e8tement ma vie, en a d\u00e9cid\u00e9 autrement.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Comment, petit bourbonnais de 14 ans, fils du boulanger de Thionne, d\u00e9partement de l\u2019Allier, village perdu dans le bocage \u00e0 l\u2019abri de tous les progr\u00e8s, de l\u2019urbanisation et de l\u2019industrialisation des deux si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents, je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 Paris, capitale de la France et donc de l\u2019Univers\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">C\u2019est une bien longue histoire qu\u2019il me faut vous raconter. <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">La derni\u00e8re guerre, celle de 40 en est la cause principale et indirecte.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">La vie devenant de plus en plus difficile \u00e0 Paris pendant l\u2019occupation allemande, les familles qui n\u2019avaient pas les moyens de s\u2019enfuir ou des parents \u00e0 la campagne pour les nourrir furent convaincues d\u2019envoyer leurs enfants pour quelques mois au bon air et surtout devant de bonnes tables aux assiettes mieux garnies qu\u2019\u00e0 la capitale.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\">Le d\u00e9partement de l\u2019Allier avait depuis longtemps une tradition d\u2019accueil d\u2019enfants parisiens aussi bien pour les vacances d\u2019\u00e9t\u00e9 que pour les placements dans des familles \u00e0 la ferme, d\u2019enfants que l\u2019on appelait chez nous les \u00ab\u00a0assist\u00e9s\u00a0\u00bb parce que plac\u00e9 par l\u2019Assistance publique. Il y avait depuis longtemps d\u00e9j\u00e0 des relations privil\u00e9gi\u00e9es entre la mairie du XVIII\u00e8me arrondissement de Paris et le d\u00e9partement de l\u2019Allier.<span style=\"mso-spacerun: yes;\">\u00a0 <\/span>Or donc, en pleine guerre, des enfants arriv\u00e8rent \u00e0 Thionne via la gare de Moulins, et furent accueillis par des familles volontaires, surtout dans les fermes, mais aussi chez les particuliers qui le pouvaient. Ces enfants allaient \u00e0 l\u2019\u00e9cole et un instituteur parisien vint aussi avec eux pour les encadrer, prendre en charge les relations avec les familles d\u2019accueil, avec le maire et l\u2019instituteur de Thionne.<span style=\"mso-spacerun: yes;\">\u00a0 <\/span><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Cet instituteur parisien, Monsieur MALVOISIN, arriva \u00e0 Thionne accompagn\u00e9 de son \u00e9pouse Marthe et de leur fils Guy<span style=\"mso-spacerun: yes;\">\u00a0 <\/span>\u00e2g\u00e9 d\u2019environ 10 ans. Mes grands-parents qui poss\u00e9daient un appartement libre tout au bout de notre grande maison leur lou\u00e8rent ce logement tout pr\u00e8s du bourg et de l\u2019\u00e9cole. Apr\u00e8s un rapide nettoyage et la recherche de quelques meubles, le petit appartement fut pr\u00eat pour accueillir la famille Malvoisin qui devenait ainsi nos voisins les plus proches. La famille Ch\u00e9rasse, de la boulangerie \u00e9picerie du m\u00eame nom fournissaient le logement mais aussi dans cette p\u00e9riode de restriction, contingentement et tickets de rationnement, de la nourriture provenant du jardin, des champs, de la basse-cour et bien s\u00fbr de l\u2019\u00e9picerie et de la boulangerie. Des liens amicaux se sont donc tiss\u00e9s entre les deux familles, si bien que la guerre termin\u00e9e, Monsieur et Madame Malvoisin et leur fils sont revenus r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 Thionne pour les vacances. Et avec plusieurs moyens de locomotion\u00a0: en tandem dans un premier temps et en deux \u00e9tapes tout \u00e0 la force du jarret, puis en motorisant le c\u00e9l\u00e8bre tandem avec un petit moteur deux temps, en scooter ensuite, en voiture enfin quelques ann\u00e9es plus tard, un Simca 1000 bleue si je me souviens bien.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">En 1953, je terminais ma classe de 4<sup>\u00e8me<\/sup> au cours compl\u00e9mentaire de Lapalisse. Je devrais dire\u00a0: je terminais p\u00e9niblement, sans grand int\u00e9r\u00eat, cette troisi\u00e8me ann\u00e9e pass\u00e9e loin de ma famille, de maman, de papa, de mes fr\u00e8res et s\u0153urs, loin de ma maison, de mon village, de mes copains. Je revenais, \u00e0 bicyclette, le plus souvent possible \u00e0 Thionne distant de 23 km par la route vallonn\u00e9e et sinueuse de la vall\u00e9e de la Besbre. A 11 ans, ayant termin\u00e9 une ann\u00e9e de cours moyen avec les \u00e9l\u00e8ves du certificat d\u2019\u00e9tudes, j\u2019avais r\u00e9ussi le concours d\u2019entr\u00e9e en sixi\u00e8me, avec mon ins\u00e9parable copain Jean-Claude DESMOLLES, le fils de l\u2019autre \u00e9picier du village. Deux \u00e9l\u00e8ves sur quatorze de notre \u00e2ge \u00e9taient partis du village pour des \u00e9tudes au-del\u00e0 du certificat, deux seulement\u00a0! A cette occasion mes parents m\u2019achet\u00e8rent une belle bicyclette bleue pour aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole \u00e0 Lapalisse. Je n\u2019\u00e9tais ni tr\u00e8s dou\u00e9, ni tr\u00e8s hardi et il fallut apprendre \u00e0 rouler en v\u00e9lo pendant les grandes vacances. Je me souviens de quelques chutes, en particulier une, br\u00fblante pour mes jambes nues dans le foss\u00e9 en face de la maison, au milieu des orties.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Ce n\u2019est pas que j\u2019\u00e9tais mal chez Monsieur et Madame MATILLON \u00e0 Lapalisse. C\u2019\u00e9tait un couple \u00e2g\u00e9 et sans enfant qui nous prenait en pension pour se faire un peu d\u2019argent et se donner une raison de vivre. En r\u00e9alit\u00e9, je crois que je ne m\u2019y suis jamais habitu\u00e9. Et donc, je ne travaillais pas beaucoup, pas suffisamment en tout cas pour que mes r\u00e9sultats scolaires soient corrects. Monsieur PARILLAUD, le s\u00e9v\u00e8re directeur du cours compl\u00e9mentaire avait donc conseill\u00e9 \u00e0 mes parents de me faire passer le certificat d\u2019\u00e9tudes primaires dans l\u2019ann\u00e9e de mes quatorze ans, comme tous les gar\u00e7ons et les filles de mon \u00e2ge rest\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9cole communale de Thionne. Il aura au moins le certificat et pourra postuler pour \u00eatre cantonnier, gendarme ou facteur\u00a0! J\u2019ai donc appris en quelques semaines le programme de la classe de fin d\u2019\u00e9tudes dans des mati\u00e8res comme l\u2019histoire et la g\u00e9ographie (de la France), les sciences naturelles (le corps humain), l\u2019agriculture, ainsi que les po\u00e9sies et chants obligatoires. Je me souviens avoir chant\u00e9 \u00ab\u00a0le chant du d\u00e9part\u00a0\u00bb. En dict\u00e9e, r\u00e9daction, grammaire et calcul, je devais m\u2019en sortir honorablement sans travail suppl\u00e9mentaire.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">J\u2019ai donc obtenu le certificat d\u2019\u00e9tudes primaires qui fut mon premier dipl\u00f4me, le premier d\u2019une longue liste. Il est et restera le plus grand, en format, et le plus beau, par sa d\u00e9coration. La taille des dipl\u00f4mes s\u2019est r\u00e9duite au fil des ans, leur d\u00e9coration devenant de plus en plus \u00e9pur\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">L\u2019\u00e9cole n\u2019\u00e9tant obligatoire que jusqu\u2019\u00e0 quatorze ans, je pouvais comme la plupart des adolescents de mon \u00e2ge rentrer en apprentissage.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 18pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Monsieur Malvoisin arriva \u00e0 Thionne avec sa famille comme chaque ann\u00e9e apr\u00e8s le 14 juillet, date du d\u00e9but des cong\u00e9s d\u2019\u00e9t\u00e9. L\u2019instituteur parisien \u00e9tait devenu au cours des ans un ami de ma famille et il demanda donc \u00e0 mes parents comment s\u2019\u00e9tait d\u00e9roul\u00e9e l\u2019ann\u00e9e scolaire pour chacun des enfants. Et maman, car c\u2019\u00e9tait maman qui s\u2019occupait de l\u2019\u00e9cole, maman parla de son a\u00een\u00e9, de ses r\u00e9sultats scolaires m\u00e9diocres, de l\u2019obtention du certificat et son entr\u00e9e prochaine en apprentissage. Et puis de tous les autres aussi, de Michel, mon fr\u00e8re cadet que l\u2019\u00e9cole n\u2019a jamais int\u00e9ress\u00e9, allez savoir pourquoi, et qui aurait bien voulu \u00eatre un \u00ab\u00a0bounoume\u00a0\u00bb, c\u2019est \u00e0 dire paysan, \u00e9lever des vaches comme l\u2019oncle Jean-Marie, et qui, bien s\u00fbr sera boulanger comme son p\u00e8re et son grand-p\u00e8re, vu qu\u2019il en faudra bien un pour reprendre le fonds de commerce et continuer \u00e0 faire tourner le p\u00e9trin de la boulangerie Ch\u00e9rasse, allumer le four \u00e0 bois chaque matin pour nourrir une population encore tr\u00e8s majoritairement compos\u00e9e d\u2019agriculteurs. Et puis mes s\u0153urs, Rolande et Ren\u00e9e qui sans bruit travaillent bien \u00e0 l\u2019\u00e9cole, sans trop se faire remarquer. Et enfin le Kiki de la famille, Claude le plus jeune, mais aussi le plus filou, le pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 de maman car le petit dernier, alors celui l\u00e0, je me demande bien ce qu\u2019on en fera un jour\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt 18pt; text-indent: -18pt; text-align: justify; mso-list: l0 level1 lfo1; tab-stops: list 18.0pt;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: &quot;Times New Roman&quot;,&quot;serif&quot;;\"><span style=\"mso-list: Ignore;\"><span style=\"font-size: small;\">&#8211;<\/span><span style=\"font: 7pt &quot;Times New Roman&quot;;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span><\/span><\/span><span style=\"font-size: small; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0Ah\u00a0! bon, Daniel n\u2019a pas bien travaill\u00e9\u00a0?<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt 18pt; text-indent: -18pt; text-align: justify; mso-list: l0 level1 lfo1; tab-stops: list 18.0pt;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: &quot;Times New Roman&quot;,&quot;serif&quot;;\"><span style=\"mso-list: Ignore;\"><span style=\"font-size: small;\">&#8211;<\/span><span style=\"font: 7pt &quot;Times New Roman&quot;;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span><\/span><\/span><span style=\"font-size: small; font-family: Garamond;\">Si, il a eu son certificat, mais\u2026<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt 18pt; text-indent: -18pt; text-align: justify; mso-list: l0 level1 lfo1; tab-stops: list 18.0pt;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: &quot;Times New Roman&quot;,&quot;serif&quot;;\"><span style=\"mso-list: Ignore;\"><span style=\"font-size: small;\">&#8211;<\/span><span style=\"font: 7pt &quot;Times New Roman&quot;;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span><\/span><\/span><span style=\"font-size: small; font-family: Garamond;\">Il travaillait bien \u00e0 Thionne, \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire, il a r\u00e9ussi son examen d\u2019entr\u00e9e en sixi\u00e8me, l\u2019\u00e9cole l\u2019int\u00e9resse, il est curieux.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt 18pt; text-indent: -18pt; text-align: justify; mso-list: l0 level1 lfo1; tab-stops: list 18.0pt;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: &quot;Times New Roman&quot;,&quot;serif&quot;;\"><span style=\"mso-list: Ignore;\"><span style=\"font-size: small;\">&#8211;<\/span><span style=\"font: 7pt &quot;Times New Roman&quot;;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span><\/span><\/span><span style=\"font-size: small; font-family: Garamond;\">Si vous pouviez regarder ses cahiers et puis en parler avec lui. Il me semble que la pension \u00e0 Lapalisse ne lui pla\u00eet pas bien ou ne lui convient pas. Je ne sais vraiment pas ce que nous devons faire.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt 18pt; text-indent: -18pt; text-align: justify; mso-list: l0 level1 lfo1; tab-stops: list 18.0pt;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: &quot;Times New Roman&quot;,&quot;serif&quot;;\"><span style=\"mso-list: Ignore;\"><span style=\"font-size: small;\">&#8211;<\/span><span style=\"font: 7pt &quot;Times New Roman&quot;;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span><\/span><\/span><span style=\"font-size: small; font-family: Garamond;\">Je vais voir avec lui. Nous avons toutes les vacances pour en parler, et puis nous verrons quelles propositions vous pourrez lui faire.\u00a0\u00bb<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 18pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">J\u2019ai imagin\u00e9 cette conversation entre maman, et peut-\u00eatre papa, et Monsieur Malvoisin. Je n\u2019ai aucun souvenir de ce qui s\u2019est r\u00e9ellement pass\u00e9. Je ne sais pas si on m\u2019a demand\u00e9 mon avis ou bien si l\u2019on m\u2019a dit un jour de ces grandes vacances de l\u2019\u00e9t\u00e9 53\u00a0: \u00ab\u00a0Voil\u00e0, Monsieur et madame Malvoisin vont t\u2019emmener avec eux \u00e0 Paris pour que tu puisses continuer \u00e0 aller \u00e0 L\u2019\u00e9cole. Il va te faire travailler, s\u2019occuper de toi. Leur grand fils, Guy va se marier et tu auras sa chambre\u00a0\u00bb. Je ne sais pas si j\u2019ai dit oui ou non, si j\u2019ai fait une objection. J\u2019ai vraisemblablement accept\u00e9 sans rien dire, un peu inquiet de mon nouveau d\u00e9part, trois ans apr\u00e8s mon entr\u00e9e en sixi\u00e8me qui me s\u00e9parait d\u00e9j\u00e0 de Thionne pour aller \u00e0 Lapalisse.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Je me suis souvent pos\u00e9 la question par la suite\u00a0: pourquoi mes parents ont-ils choisi pour moi, pourquoi ont-ils fait ce sacrifice \u00e0 la fois financier et sentimental de me laisser partir ainsi \u00e0 quatorze ans. Une d\u00e9cision qui de mani\u00e8re irr\u00e9m\u00e9diable a chang\u00e9 toute ma vie\u00a0!<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Dans l\u2019esprit de mes parents, \u00e0 14 ans, on est d\u00e9j\u00e0 presque un adulte, \u00e0 tout le moins, c\u2019est l\u2019\u00e2ge o\u00f9 on le devient. Il faut quitter la maison, la famille, pour aller travailler. Grand-p\u00e8re Jean a commenc\u00e9 son apprentissage de boulanger \u00e0 11 ans. Au m\u00eame \u00e2ge, ma grand-m\u00e8re Marie \u00e9tait plac\u00e9e dans diff\u00e9rentes familles pour travailler. Travailler pour gagner nourriture et couvert. Maman \u00e9tait cuisini\u00e8re \u00e0 13 ans chez les Beauchamps au ch\u00e2teau de Vaumas. Papa a appris le m\u00e9tier de boulanger avec son p\u00e8re \u00e0 13 ans \u00e9galement, apr\u00e8s le certificat. Dans leur esprit, il n\u2019est jamais trop t\u00f4t pour prendre de bonnes habitudes de travail. Avaient-ils tort ? A 17 ou 18 ans, l\u2019apprentissage est fini, la qualification acquise, et pour les gar\u00e7ons, c\u2019est le d\u00e9part pour l\u2019arm\u00e9e. Un temps pour se pr\u00e9parer \u00e0 d\u00e9fendre son pays, mais aussi jeter sa gourme, voir d\u2019autres contr\u00e9es, faire avec les copains toutes les b\u00eatises qu\u2019on ne peut faire au village. Au retour du service militaire, une double installation a souvent lieu\u00a0: dans le m\u00e9tier pour cr\u00e9er une entreprise, s\u2019assurer une subsistance, et se marier, fonder une famille, se reproduire et perp\u00e9tuer l\u2019esp\u00e8ce.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Et pour moi, contrairement \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience et aux habitudes familiales, la d\u00e9cision est prise de me faire continuer des \u00e9tudes. Jamais je ne saurai assez gr\u00e9 \u00e0 mes parents d\u2019avoir os\u00e9 prendre cette d\u00e9cision. Jamais je ne remercierai assez Monsieur et Madame Malvoisin de m\u2019avoir pris sous leur aile comme un de leur petit, de m\u2019avoir mis sur l\u2019orbite de ce qui sera toute ma vie, de m\u2019avoir ouvert la porte sur des horizons insoup\u00e7onn\u00e9s. Et un grand regret aussi\u00a0: que papa et maman, morts tous les deux bien trop jeunes n\u2019aient pas vu les r\u00e9sultats de leur d\u00e9cision Qui certainement ont d\u00e9pass\u00e9 tout ce qu\u2019ils avaient r\u00eav\u00e9 pour moi. Ils pourraient \u00eatre encore l\u00e0 aujourd\u2019hui, maman 85 ans, papa 84. Ils pourraient nous voir tous les cinq, Michel, Rolande, Ren\u00e9e, Claude, ce que nous sommes devenus chacun dans notre vie, gr\u00e2ce \u00e0 eux, \u00e0 leur travail, \u00e0 leur sacrifice, \u00e0 leur attention permanente, \u00e0 leur amour.<span style=\"mso-spacerun: yes;\">\u00a0 <\/span><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">A moi, Paris\u00a0!<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">De mon premier voyage vers la capitale, fin septembre 1953, il ne me reste aucun souvenir. J\u2019imagine donc ce qu\u2019il a d\u00fb \u00eatre. En voiture jusqu\u2019\u00e0 Moulins, papa au volant de la traction avant Citro\u00ebn 11 chevaux familiale gris souris. En train \u00e0 vapeur de Moulins \u00e0 Paris-Austerlitz. C\u2019\u00e9tait mon premier voyage en train, dans des wagons \u00e0 compartiments, mes regards \u00e9merveill\u00e9s sur les paysages si divers qui d\u00e9filent \u00e0 grande vitesse, les escarbilles de charbon dans les yeux lorsqu\u2019on ouvre les fen\u00eatres pour avoir un peu d\u2019air plus frais ou simplement ressentir physiquement la griserie de la vitesse.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Je me souviens par contre de mon installation dans l\u2019appartement de Maison-Alfort, dans le quartier Vert-de-maisons. Mr et Mme Malvoisin habitaient dans une grande cit\u00e9 de briques rouges, tr\u00e8s moderne, \u00e0 la sortie de la ville, presque dans les champs, encore entour\u00e9e de mara\u00eechers et d\u2019usines en construction. L\u2019appartement, le premier pour moi, \u00e9tait compos\u00e9 d\u2019une salle de s\u00e9jour, une minuscule cuisine, une microscopique salle de bains, une chambre, un bureau- biblioth\u00e8que qui me sera attribu\u00e9 comme chambre et lieu de travail.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">J\u2019avais termin\u00e9 une mauvaise ann\u00e9e scolaire de quatri\u00e8me. Monsieur Malvoisin, professeur de fran\u00e7ais et histoire g\u00e9ographie au cours compl\u00e9mentaire de Charenton a donc d\u00e9cid\u00e9 et obtenu du directeur du coll\u00e8ge, un de ses amis, mon inscription en classe de troisi\u00e8me. Je me souviens des premiers contacts avec les autobus \u00e0 plateforme de la RATP et de l\u2019apprentissage des transports en commun pour que je sois ind\u00e9pendant. De terminus \u00e0 terminus, il fallait prendre le 181 Vert-de-maisons jusqu\u2019\u00e0 Charenton-Ecoles. Trois sections, donc trois petits tickets que le contr\u00f4leur pla\u00e7ait dans une petite machine m\u00e9tallique plaqu\u00e9e sur son ventre par un gros ceinturon de cuir. Il tournait la manivelle une fois grrr\u2026 avant de nous rendre les tickets d\u00fbment compost\u00e9s. Grrr\u2026 j\u2019ai encore ce petit bruit dans l\u2019oreille.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">En prenant r\u00e9guli\u00e8rement le bus \u00e0 la m\u00eame heure, nous voyions, jour apr\u00e8s jour toujours le m\u00eame contr\u00f4leur mais aussi les m\u00eames passagers. C\u2019\u00e9tait le temps des bus vert et beige, au groin porcin, avec une plate-forme \u00e0 l\u2019air libre \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. La porte, l\u2019unique porte \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du bus \u00e9tait une simple cha\u00eene que le contr\u00f4leur retirait pour laisser descendre et monter les voyageurs, composter les billets. Il repla\u00e7ait ensuite la cha\u00eene puis tirait sur un cordon, gling \u00a0 le chauffeur savait qu&rsquo;il pouvait red\u00e9marrer. Gling\u2026 encore un son rest\u00e9 dans mon oreille. Grrr\u2026Gling\u00a0!<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Notre jeu pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 d\u2019adolescents consistait \u00e0 faire semblant d\u2019arriver l\u00e9g\u00e8rement en retard, juste au moment du d\u00e9marrage du bus, de courir \u00e0 sa poursuite pour bondir sur la plate-forme. Heureusement pour nous, le d\u00e9collage \u00e9tait lent et poussif. Le fin du fin consistait \u00e0 monter dans le bus \u00e0 deux ou trois les uns apr\u00e8s les autres, et de se placer le dernier ce qui augmentait consid\u00e9rablement les difficult\u00e9s et donc le prestige. On pouvait aussi, afin de lib\u00e9rer les mains pour agripper les deux montants de lancer le cartable sur le plancher de l\u2019autobus. Jusqu\u2019au jour o\u00f9 le cartable est parti seul pour Charenton, le coll\u00e9gien ayant rat\u00e9 son embarquement en vol\u00a0!<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Les premi\u00e8res semaines furent difficiles. Il y avait d\u2019abord le changement de rythme de vie, la modification de la nourriture, la conduite \u00e0 avoir avec mes h\u00f4tes qu\u2019en fait, je connaissais fort peu et qui m\u2019intimidaient. En vacances \u00e0 Thionne, ils \u00e9taient chez moi, sur mon terrain, \u00e0 la campagne. A Paris, ils \u00e9taient chez eux, \u00e0 la ville. Timide par nature, je crois, qu\u2019au d\u00e9but tout au moins, je restais fort sur la d\u00e9fensive, \u00e9coutant, observant, le plus souvent silencieux.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>J\u2019apprenais, rapidement, un nouveau mode de vie, de nouveaux comportements. J\u2019\u00e9tais confront\u00e9 \u00e0 la vie dans une grande ville, aux us et coutumes d\u2019une famille urbaine. Le rythme des jours, les repas, la toilette, la chaleur de l\u2019appartement \u00e0 chauffage central, le travail scolaire\u00a0: tout \u00e9tait nouveau pour moi.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Ma premi\u00e8re grande surprise a \u00e9t\u00e9 de constater qu\u2019\u00e0 Paris on ne parlait pas comme chez <\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">moi, dans ma famille, dans ma r\u00e9gion. Je l\u2019ai d\u00e9couvert beaucoup plus tard, le plus grand des hasards m\u2019a fait na\u00eetre dans un lieu de la France tout \u00e0 fait particulier pour ce qui est de la langue. J\u2019ai v\u00e9cu mon enfance, c\u2019est \u00e0 dire le temps de l\u2019apprentissage oral de la langue dans le bocage bourbonnais encadr\u00e9 par quatre petites villes\u00a0: Varennes, Jaligny, Vichy et Lapalisse, entre deux belles rivi\u00e8res, Loire et Allier. Cet endroit unique en France est le lieu de friction, de rencontre des trois anciennes langues romanes qui se sont transform\u00e9es en vieux fran\u00e7ais au moyen-\u00e2ge puis \u00e0 la renaissance avant de donner notre fran\u00e7ais moderne. La langue d\u2019o\u00efl de la moiti\u00e9 nord de la France, la langue d\u2019oc du sud et le franco-proven\u00e7al de l\u2019est se rencontrent l\u00e0 dans ce tout petit coin du centre de la France. Notre langue, ou notre patois comme on veut, a emprunt\u00e9 \u00e0 ces trois langues dominantes son vocabulaire, sa syntaxe et ses accents. A quelques kilom\u00e8tres de distance, je l\u2019avais constat\u00e9, on n\u2019appelait pas le m\u00eame objet par le m\u00eame nom. Ce que j\u2019appelais la pleu, on la nommait l\u2019aigasse ou l\u2019aigue un peu plus au sud. La pluie, la pleu du franco-proven\u00e7al pluja. Mais \u00e0 la campagne pour ce qui est du temps qu\u2019il fait, on est tr\u00e8s pr\u00e9cis, une petite pluie fine, ce que l\u2019on nomme crachin en Bretagne se disait b\u2019rgnasse ou b\u2019rgnasserie. I b\u2019rgnasse\u00a0: il tombe une petite pluie fine, une sorte de crachin. Un orage n\u2019\u00e9tait jamais appel\u00e9 autrement qu\u2019une aurisse.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Ce que nous nommions la trace pour d\u00e9signer une haie vive se disait la bouchure quelques villages plus au nord ou la ti\u00e8re ou tchi\u00e8re dans la montagne bourbonnaise.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">L\u2019auge pour abreuver les vaches, la bachasse, vient du gaulois baccus en vieux fran\u00e7ais bachasse ou en proven\u00e7al bachassa.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Embrasser se dit commun\u00e9ment dans l\u2019Allier biser ou bicher ou pouter\u00a0: du vieux fran\u00e7ais biser, en occitan pouto du franco-proven\u00e7al pout.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Marcher ou barboter dans la boue apr\u00e8s une pluie ou lors de la p\u00eache d\u2019un \u00e9tang, gassouiller ou patouiller ou aigasser\u00a0: en vieux fran\u00e7ais pato\u00efer, gassouil.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">La hache \u00e9tait appel\u00e9e la cognie ou cougnie, mais aussi la cougne, la cogne (coigne en vieux fran\u00e7ais), ou l\u2019ache, l\u2019achon quand il est petit.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Le liron d\u00e9signait le rat car son nom vient directement du latin lirem.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">L\u2019osier dont on se servait beaucoup dans nos campagnes pour confectionner les paniers, corbeilles, panetons se nommait la vise, le visier ou visiau, vorgine ou vergier, mais aussi salis, du latin salix.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">A va ben y aller\u00a0: il va bien y aller.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">C\u2019est-y sa ch\u2019tite gate\u00a0? Est ce que c\u2019est bien sa petite fille\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Je ne parle pas de l\u2019accent qui je pense devais ressembler \u00e0 celui des fran\u00e7ais d\u2019avant la r\u00e9volution ou \u00e0 celui que je comprends encore fort bien de nos cousins qu\u00e9b\u00e9cois. Chez nous on roulait les R, et puis on prononce les mots d\u2019une certaine mani\u00e8re, m\u00eame lorsqu\u2019ils sont bien fran\u00e7ais\u00a0: une armou\u00e8re pour une armoire, ch\u2019tit pour petit, assoumer pour assommer. <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">On disait aussi jimb\u2019rter pour danser, b\u2019rdin pour simple d\u2019esprit.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Mon village de Thionne se prononce TIOUNE ou m\u00eame QUIOUNE.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Si bien que lorsque Nicole, ma future \u00e9pouse, n\u00e9e dans le Nord et ayant v\u00e9cu en r\u00e9gion parisienne, est venue pour la premi\u00e8re fois dans ma famille, elle m\u2019a confi\u00e9 n\u2019avoir rien compris aux discussions entre mes grands-parents, parents, fr\u00e8res et s\u0153urs autour de la table familiale en 1961\u00a0!<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Me voil\u00e0 donc parachut\u00e9 dans la banlieue parisienne, inscrit au cours compl\u00e9mentaire de Charenton, avec mon parler, mon accent bourbonnais parmi des jeunes gens de mon \u00e2ge, qui, comme je le pense me regardent comme un \u00eatre d\u2019un autre temps ou d\u2019une autre plan\u00e8te. Un iroquois \u00e0 Paris\u00a0! Je roule les r, j\u2019emploie des mots que je crois \u00eatre du bon fran\u00e7ais. Je dois faire sourire ou m\u00eame franchement rire. Se moque-t-on de moi\u00a0? Je ne me souviens pas. J\u2019en profite pour faire une consommation immod\u00e9r\u00e9e du Grand Larousse du XX\u00e8me si\u00e8cle en six volumes que je consulte plus que de raison. Il faut dire aussi que ces gros livres \u00e0 reliure verte sont magnifiquement illustr\u00e9s. De l\u00e0 vient sans aucun doute ma passion pour les dictionnaires et leur consultation r\u00e9guli\u00e8re encore aujourd\u2019hui, m\u00eame si je n\u2019ai jamais vraiment bien mani\u00e9 la langue fran\u00e7aise.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Je d\u00e9couvre progressivement Paris gr\u00e2ce aux promenades dominicales \u00e0 but culturel que me proposent Monsieur et Madame Malvoisin. Les diff\u00e9rents quartiers de la capitale et leurs monuments me deviennent dimanche apr\u00e8s dimanche plus familiers\u00a0: les quais de Seine, Notre Dame, le place des Vosges, le Marais, la Tour Eiffel, le Louvre, l\u2019Arc de Triomphe, les Champs Elys\u00e9es. Je suis \u00e9bahi car mes grandes villes de r\u00e9f\u00e9rence sont Moulins et Vichy\u00a0! C\u2019est dire\u2026<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Et puis, il y a le m\u00e9tro\u00a0! Ce moyen de transport \u00e0 l\u2019\u00e9poque uniquement parisien fut une d\u00e9couverte totale pour moi. Comme une taupe, je m\u2019enfon\u00e7ais sous la terre \u00e0 un endroit pour en ressortir o\u00f9 je l\u2019avais d\u00e9cid\u00e9. Il suffisait de regarder un plan de cette immense taupini\u00e8re, avec ses lignes bleues, rouges, vertes, \u00e9grenant toutes ces stations aux noms charg\u00e9s d\u2019histoire\u00a0: Chatelet-les-halles, Bastille Etoile, Chambre des d\u00e9put\u00e9s, Palais Royal, Louvre, Tuileries ou Invalides.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>La premi\u00e8re ann\u00e9e de mon s\u00e9jour parisien, j\u2019\u00e9tais \u00e9l\u00e8ve de troisi\u00e8me au cours compl\u00e9mentaire de Charenton. Je prenais l\u2019autobus 181 au pied de mon immeuble \u00e0 Vert-de-Maisons, jusqu\u2019au terminus de la ligne Charenton-Ecoles. J\u2019ai gard\u00e9 peu de souvenirs de ces deux ann\u00e9es pass\u00e9es dans ce cours compl\u00e9mentaire. La premi\u00e8re ann\u00e9e de troisi\u00e8me, j\u2019ai obtenu mon Brevet d\u2019Etudes du Premier Cycle, le BEPC\u00a0. J\u2019ai pass\u00e9 les \u00e9preuves dans un autre \u00e9tablissement, \u00e0 Paris, pr\u00e8s de l\u2019H\u00f4tel de ville, rue du Grenier-sur-l\u2019eau. La seconde ann\u00e9e a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s curieuse pour moi, car d\u00e9sirant devenir instituteur, j\u2019ai pr\u00e9par\u00e9 le concours d\u2019entr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole normale de Paris. Nous \u00e9tions quelques \u00e9l\u00e8ves dans cette classe de troisi\u00e8me sp\u00e9ciale pour ne pr\u00e9parer que ce concours et nous ne travaillions que les mati\u00e8res du concours, essentiellement en fran\u00e7ais et en maths.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 admis \u00e0 cette premi\u00e8re tentative car le niveau du concours, bien qu\u2019annonc\u00e9 niveau troisi\u00e8me \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 niveau de la classe sup\u00e9rieure en raison de l\u2019afflux des candidats.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">L\u2019ann\u00e9e suivante, Monsieur Malvoisin m\u2019inscrivit au coll\u00e8ge Arago, car c\u2019est ainsi que l\u2019on nommait le lyc\u00e9e dans une classe de seconde avec une section sp\u00e9ciale de pr\u00e9paration au concours d\u2019entr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole normale d\u2019instituteurs. Coll\u00e8ge de gar\u00e7ons, uniquement, aucune fille \u00e0 l\u2019horizon, sauf \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur\u00a0! Cette classe d\u2019une quarantaine d\u2019\u00e9l\u00e8ves regroupait toutes les couches de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0: des gar\u00e7ons de banlieue, des fils de la bonne bourgeoisie du quartier (place de la Nation), et m\u00eame des aristocrates et des \u00e9trangers fortun\u00e9s. J\u2019ai appris \u00e0 me frotter \u00e0 des gens tr\u00e8s diff\u00e9rents\u00a0; frotter est sans doute un bien grand mot, car il y avait bien s\u00fbr des groupes, des clans assez imperm\u00e9ables, des coteries, des regroupements informels par origine. Je fr\u00e9quentais le groupe qui pr\u00e9parait le concours d\u2019entr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole normale, compos\u00e9 d\u2019enfants de familles modestes qui esp\u00e9raient comme moi voir les frais de ses \u00e9tudes pris en charge par le d\u00e9partement de son choix, contre un engagement de dix ans. <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Nouveaut\u00e9 pour cette deuxi\u00e8me ann\u00e9e parisienne\u00a0: le m\u00e9tro. De l\u2019appartement des Malvoisin au coll\u00e8ge, il fallait emprunter l\u2019autobus ET le m\u00e9tro. Le bus 181 jusqu\u2019\u00e0 Charebton-Ecoles puis le m\u00e9tro ligne 8, passer les stations Libert\u00e9, Porte de Charenton, Porte Dor\u00e9e, \u00e0 Daumesnil, correspondance avec la ligne 6 Nation-Etoile, Bel-air, Picpus et Nation. 30 minutes d\u2019autobus, 15 minutes de m\u00e9tro, matin et soir, sans compter la correspondance, les couloirs, escaliers et quais o\u00f9 l\u2019on attendait quelquefois le passage de plusieurs rames pour retrouver les copains.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Le m\u00e9tro, ce moyen de transport \u00e0 l\u2019\u00e9poque uniquement parisien fut une v\u00e9ritable d\u00e9couverte pour moi. Comme une taupe, nous nous enfoncions sous terre \u00e0 un endroit et nous ressortions o\u00f9 nous voulions aller. Il suffisait de regarder un plan de cette immense taupini\u00e8re avec ses lignes bleues, rouges, vertes avec toutes ces stations aux noms charg\u00e9s d\u2019histoire\u00a0: Bastille, Ch\u00e2telet- Les Halles, Etoile, Chambre des d\u00e9put\u00e9s, Palais royal, Louvre, Tuileries ou Invalides\u2026 J\u2019y retrouvais toute l\u2019histoire de France, celle que notre instituteur nous racontait \u00e0 Thionne\u00a0: Al\u00e9sia, Convention, Solf\u00e9rino, Austerlitz et I\u00e9na, Parmentier, Stalingrad, Voltaire, Sully, Jaur\u00e8s et Cambronne, Philippe Auguste c\u00f4toyait Alexandre Dumas, Volontaires et Invalides\u2026<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Chaque fois que je retourne \u00e0 Paris, je retrouve l\u2019odeur de mes 15 ans. Ce parfum si typique du m\u00e9tro parisien n\u2019a pas ou si peu chang\u00e9 en 50 ans\u00a0: un m\u00e9lange subtil d\u2019humains pas trop r\u00e9veill\u00e9s ni lav\u00e9s, d\u2019eau de toilette et de d\u00e9odorant, de produits antiseptiques utilis\u00e9s dans le nettoyage des rames et des quais, de graisse sur les rails, d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 et de poussi\u00e8re. Pour moi, aujourd\u2019hui encore, Paris est tout entier dans cette odeur, j\u2019allais dire ce PARFUM\u00a0! <\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Chaque fois que je retourne \u00e0 Paris, j\u2019aime prendre le m\u00e9tro. Il n\u2019a pas beaucoup chang\u00e9 depuis 1955. Je ferme les yeux et je vois toujours les m\u00eames personnes\u00a0: le lecteur de quotidien, la jeune fille lisant son roman \u00e0 l\u2019eau de rose, les amoureux, les gamins qui chahutent, les coll\u00e9giens qui parlent \u00e0 haute voix, les provinciaux avec leur valise entre deux gares, les \u00e9trangers en visite \u00e0 Paris. Je ne peux m\u2019emp\u00eacher de deviner comme il y a plus de 50 ans qui est assis en face de moi ou au fond du wagon\u00a0: qui est-il\u00a0? d\u2019o\u00f9 vient-il\u00a0? que fait-il\u00a0? C\u2019est je crois ce que l\u2019on appelle \u00ab\u00a0le jeu du wagon de chemin de fer\u00a0\u00bb.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Coll\u00e9giens, nous avions plusieurs jeux dans le m\u00e9tro. Le plus simple\u00a0: sauter en marche sur le quai \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e dans une station. Ouvrir la porte le plus vite possible, aussit\u00f4t que le syst\u00e8me pneumatique le permettait. Bien calculer la vitesse de la rame et sauter les deux pieds bien \u00e0 plat. La diff\u00e9rence de vitesse de la rame et l\u2019immobilit\u00e9 du quai procurait une sensation grisante, chaque jour renouvel\u00e9e. Bien s\u00fbr, il ne fallait pas qu\u2019il y ait foule sur le quai\u00a0; donc jeu \u00e0 r\u00e9server \u00e0 certaines heures de la journ\u00e9e ou \u00e0 certaines stations.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Autre figure tr\u00e8s pris\u00e9s\u00a0: \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e dans une station, lorsqu\u2019on \u00e9tait 4 ou 5 coll\u00e9giens dans un wagon, se placer pr\u00e8s de la porte oppos\u00e9e \u00e0 la descente et attendre le dernier moment, bousculer tout le monde pour descendre, faire comme si on avait oubli\u00e9 de s\u2019apercevoir qu\u2019on \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 destination. Quel bazar de cris, de r\u00e9criminations, d\u2019insultes quelquefois\u00a0des autres voyageurs !<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Un autre jeu tr\u00e8s couru par les coll\u00e9giens d\u2019Arago\u00a0: \u00e0 la station Nation direction Ch\u00e2teau de Vincennes, il y avait un escalier tr\u00e8s long et tr\u00e8s \u00e9troit pour descendre jusqu\u2019au quai, \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 dans sa gu\u00e9rite se tenait le poin\u00e7onneur<span style=\"mso-spacerun: yes;\">\u00a0 <\/span>qui per\u00e7ait nos tickets avec sa dr\u00f4le de pince. (C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque o\u00f9 il y avait encore des poin\u00e7onneurs\u00a0dans le m\u00e9tro parisien\u00a0!) Nous nous rangions en file indienne dans cet \u00e9troit escalier \u00e0 10 ou 15 et, au signal, nous passions en courant devant le pauvre poin\u00e7onneur qui ne pouvait ni nous arr\u00eater ni poin\u00e7onner nos tickets. Quelle rigolade\u00a0! Et qui ne faisait de mal \u00e0 personne.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>La station de m\u00e9tro Charenton-Ecoles, c\u2019est aussi une petite blonde de mon \u00e2ge, une frange et des cheveux blonds et raides au carr\u00e9, des yeux bleus et un teint de p\u00eache. Elle attendait l\u00e0, dehors, devant la grille verte du m\u00e9tro. Je l\u2019ai crois\u00e9e chaque matin pendant toute une ann\u00e9e. Nous nous regardions en silence. Je n\u2019ai jamais os\u00e9 lui parler, jamais. Mais le souvenir reste ineffa\u00e7able.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Une autre grande d\u00e9couverte de cette \u00e9poque fut la musique dite classique. A la maison dans la famille Ch\u00e9rasse, il y avait un poste de radio. Il tr\u00f4nait dans la cuisine familiale tout en haut d\u2019une \u00e9tag\u00e8re. Seul papa avait le droit de l\u2019allumer et de l\u2019\u00e9teindre. Nous, les 5 enfants, nous \u00e9tions tr\u00e8s sages et tr\u00e8s ob\u00e9issants. On \u00e9coutait les informations, les reportages sportifs, des chansons, des jeux radiophoniques de l\u2019\u00e9poque, des feuilletons comme \u00ab\u00a0Sur le banc\u00a0\u00bb.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>A Maisons-Alfort, M. Malvoisin avait un magnifique poste de radio Philips qu\u2019il m\u2019a donn\u00e9 en souvenir il y a quelques ann\u00e9es. On \u00e9coutait le Poste parisien et Paris Inter, mais aussi les radios suisses romandes ou des radios allemandes qui, chaque soir, proposaient des concerts de musique classique, des op\u00e9ras ou des op\u00e9rettes ou des pi\u00e8ces radiophoniques.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Ce gros poste de radio \u00e9tait aussi sur le dessus \u00e9quip\u00e9 d\u2019un tourne disques qui nous permettait d\u2019\u00e9couter des disques 78 tours. C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque que j\u2019ai d\u00e9couvert les pi\u00e8ces pour piano de Chopin, le concerto pour violon et orchestre de Beethoven, Yehudi Menuhin au violon avec l\u2019orchestre philharmonique de Berlin dirig\u00e9 par Wilhem Furtwangler. J\u2019\u00e9coute encore aujourd\u2019hui (mais sur disque compact) cet enregistrement qui date de 1954\u00a0: c\u2019est toujours la m\u00eame \u00e9motion, sans doute d\u00e9cupl\u00e9e par le lointain souvenir de ce temps de ma jeunesse. J\u2019y retrouve la rigueur de l\u2019orchestre berlinois et de son chef, et la virtuosit\u00e9, la joie communicative du jeune violoniste en pleine possession de ses moyens.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>J\u2019ai d\u00e9couvert aussi Mozart, Dvorak, Liszt et beaucoup d\u2019autres, car j\u2019arrivais dans une famille de m\u00e9lomane. Un mode inconnu s\u2019ouvrait \u00e0 moi. <\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Quant, le dimanche nous allions manger dans la famille de la s\u0153ur de M. Malvoisin, \u00e0 Paris, nous \u00e9coutions apr\u00e8s le repas la jeune fille de la maison jouer quelques pi\u00e8ces pour piano, Chopin, Beethoven ou Schubert. Elle s\u2019appelait P\u00e2querette et avait 16 ou 17 ans. Vous m\u2019imaginez dans cet appartement bourgeois \u00e9coutant de la musique classique un dimanche apr\u00e8s-midi\u2026<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Pendant que M. Malvoisin p\u00e8re m\u2019entrouvrait la porte de la musique classique, Guy Malvoisin, le fils m\u2019initiait au jazz et \u00e0 la chanson contemporaine. J\u2019ai d\u00e9couvert Louis Armstrong, Lester Young, Stan Getz, Miles Davis, Dizzie Gillepsie et Charlie Parker. Nous \u00e9coutions des disques, les \u00e9missions de Daniel Filipacchi et Franck T\u00e9not \u00e0 la radio, mais il m\u2019a toujours \u00e9t\u00e9 impossible d\u2019aller \u00e9couter du jazz dans ces caves de Saint-Germain des Pr\u00e9s dont j\u2019entendais parler\u00a0: trop jeune\u00a0! A 14 ou 15 ans, impossible pour moi de fr\u00e9quenter ces lieux r\u00e9put\u00e9s mal fam\u00e9s depuis la guerre, la p\u00e9riode des zazous. Le quartier latin, Saint-Michel et Saint-Germain des pr\u00e9s \u00e9tait le point focal des \u00e9tudiants et d\u2019une toute nouvelle population d\u2019artistes, tr\u00e8s cosmopolite, d\u2019\u00e9crivains, de philosophes, de tra\u00eene savate et de rat\u00e9s, quoi\u00a0! Pas fr\u00e9quentable pour moi disait M. Malvoisin, qui, je m\u2019en suis vite rendu compte, ne savait pas tout ce que faisait son fils bien plus \u00e2g\u00e9 que moi, et dont celui-ci ne me racontait sans doute qu\u2019une toute petite partie.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>1954, 55, 56, furent les ann\u00e9es de l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un nouveau style de chansons et de chanteurs. La chanson de l\u2019apr\u00e8s guerre n\u2019avait \u00e9t\u00e9 apr\u00e8s tout que la continuit\u00e9 de l\u2019avant\u00a0: on entendait toujours Maurice Chevalier, Charles Tr\u00e9net, Tino Rossi (le chanteur pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 de maman\u00a0!). De nouvelles chansons et de nouvelles voix arrivaient\u00a0: Yves Montand, Edith Piaf, Les compagnons de la chanson, Bourvil, Line Renaud, Charles Aznavour. Et surtout ceux que j\u2019appelais les 3 B\u00a0: B\u00e9caud, Brel et Brassens et avec eux, L\u00e9o Ferr\u00e9. Mais le plus attractif pour moi \u00e0 l\u2019\u00e9poque par son originalit\u00e9, sa nouveaut\u00e9, sa truculence, son irrespect, sa grossi\u00e8ret\u00e9 c\u2019\u00e9tait Georges Brassens. J\u2019ai m\u00eame eu un privil\u00e8ge rare\u00a0: j\u2019ai assist\u00e9 \u00e0 un de ses premiers concerts, en 1956, je pense, pendant au cours duquel Georges Brassens a chant\u00e9 quelques unes de ses premi\u00e8res chansons \u00e0 l\u2019Alhambra. J\u2019y avais \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 par Guy. Brassens arrivait sur une sc\u00e8ne immense, tout seul, en costume de velours sombre, sa guitare qu\u2019il tenait par le manche de la main droite et trainant une chaise de l\u2019autre. Applaudissements de la salle. L\u2019\u00e9clairage \u00e0 contre jour magnifiait sa stature de colosse et aur\u00e9olait son \u00e9paisse chevelure boucl\u00e9e, tr\u00e8s noire. Il avait 35 ans. Il posa sa chaise au milieu de la sc\u00e8ne, debout face au nombreux public. \u00ab\u00a0Pourquoi vous applaudissez, bande de cons, je n\u2019ai encore rien chant\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb avec son accent S\u00e9tois rocailleux. Applaudissements redoubl\u00e9s. Le ton \u00e9tait donn\u00e9. La lumi\u00e8re du projecteur isolait son visage carr\u00e9 barr\u00e9 de l\u2019\u00e9paisse moustache noire qui deviendra par la suite si famili\u00e8re. Un pied sur la chaise, quelques accords de guitare et nous \u00e9coutions une version ancienne de La mauvaise r\u00e9putation, Corne d\u2019auroch, Les amoureux des bancs publics et surtout Le gorille qui d\u00e9clenchait des tonnerres d\u2019applaudissements et des sifflets effr\u00e9n\u00e9s.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Les premiers microsillons venaient de faire leur apparition sur le march\u00e9 du disque et remplac\u00e8rent tr\u00e8s vite les vieux 78 tours pour donner naissance \u00e0 une toute nouvelle industrie du disque. Avec Guy, nous \u00e9coutions chaque chanson presque en boucle et nous connaissions toutes les paroles que nous chantions avec Brassens. Non seulement le vocabulaire tr\u00e8s libre des premi\u00e8res chansons, grossier pour une \u00e9poque encore tr\u00e8s coinc\u00e9e, mais aussi la syntaxe po\u00e9tique et le choix r\u00e9solu et presque syst\u00e9matique de l\u2019enjambement faisaient hurler M. Malvoisin p\u00e8re, rigide professeur de langue fran\u00e7aise de la g\u00e9n\u00e9ration d\u2019avant-guerre, nourri du classicisme le plus orthodoxe. L\u2019artiste subvertissait toutes les conventions de la po\u00e9sie dont il \u00e9tait nourri. Tout chez lui nous apparaissait nouveau, r\u00e9volutionnaire, culott\u00e9, jeune, anti bourgeois\u00a0! De plus, le fait qu\u2019il soit devenu par la force des choses interpr\u00e8te de ses propres chansons parce qu\u2019aucun chanteur de l\u2019\u00e9poque n\u2019avait accept\u00e9 de les chanter sur sc\u00e8ne, le style des musiques ainsi que l\u2019accompagnement \u00e0 la guitare solo, sans compter le rapport que Georges entretenait avec le public, son public, tout nous le rendait sympathique car en opposition avec tout ce que nous avions entendu auparavant.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Georges Brassens a finalement accompagn\u00e9 une grande partie de ma vie et j\u2019ai suivi toute sa carri\u00e8re artistique jalonn\u00e9e par la sortie de ses nombreux disques, ses concerts \u00e0 Paris ou en province et ses apparitions dans les \u00e9missions de vari\u00e9t\u00e9 \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. Il \u00e9tait devenu si proche que sa maladie puis sa mort, je les ai v\u00e9cues comme celles d\u2019un membre de ma famille.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Un curieux hasard a sans doute contribu\u00e9 \u00e0 cet \u00e9tat de fait. Il se trouve que l\u2019ami le plus proche et sans doute un des plus anciens de Georges Brassens ait \u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9crivain bourbonnais de Thionne Ren\u00e9 Fallet. Ce dernier n\u2019est pas n\u00e9 \u00e0 Thionne, mais \u00e0 Villeneuve Saint-Georges dans la banlieue sud de Paris o\u00f9 son p\u00e8re \u00e9tait cheminot. Mais la maman de Ren\u00e9 Fallet \u00e9tait, elle, originaire de Thionne et les parents de Ren\u00e9 poss\u00e9daient une petite maison de vacances aux Loges de Thionnr. Quand nous \u00e9tions enfants puis adolescents, nous voyions donc r\u00e9guli\u00e8rement tous les \u00e9t\u00e9s la famille Fallet, puis Ren\u00e9, quand, tout jeune \u00e9crivain il commen\u00e7a \u00e0 \u00eatre connu du grand public. Certains de ses romans furent tr\u00e8s t\u00f4t port\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9cran\u00a0: Le triporteur, Les vieux de la vieille, Paris au mois d\u2019ao\u00fbt ou Un idiot \u00e0 Paris. Nous rencontrions Ren\u00e9 Fallet au magasin familial o\u00f9 il venait faire ses courses, au bistrot chez Bouillot ou \u00e0 la p\u00eache. J\u2019ai encore dans l\u2019oreille sa voix grave, son accent parigot tra\u00eenant et son vocabulaire volontairement outr\u00e9 qui tranchait tant avec le n\u00f4tre. Ren\u00e9 \u00e9tait caract\u00e9ris\u00e9 par sa grande ignorance des \u00e9l\u00e9ments les plus basiques de la vie quotidienne. Je me souviendrais toujours de son arriv\u00e9e au magasin familial pour changer sa bouteille de gaz vide. Pour faire le voyage, moins d\u2019un kilom\u00e8tre s\u00e9parant sa maison du magasin, il avait charg\u00e9 sur une brouette non seulement la bouteille vide mais aussi la cuisini\u00e8re \u00e0 gaz compl\u00e8te car il n\u2019avait pas r\u00e9ussi ou ne savait pas qu\u2019il ne fallait apporter que la bouteille. Vous vous doutez de l\u2019hilarit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale de la maison Ch\u00e9rasse et du juste retour des choses vis-\u00e0-vis de Ren\u00e9 le parigot, lui qui avait tendance \u00e0 consid\u00e9rer les bourbonnais de Thionne comme des culs terreux, des demeur\u00e9s, des bredins comme on disait. De la sup\u00e9riorit\u00e9 suppos\u00e9e des parisiens sur les provinciaux et par cons\u00e9quent de leur m\u00e9pris.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Une ann\u00e9e, pendant les vacances d\u2019\u00e9t\u00e9, en 56 ou 57 peut-\u00eatre, la bande \u00e0 Fallet d\u00e9barque pour passer quelques jours au bon air de la campagne bourbonnaise, \u00e0 Thionne. Il y avait l\u00e0 donc Ren\u00e9 Fallet, mais aussi Georges Brassens, le dessinateur du Canard encha\u00een\u00e9 Escaro, Annette Poivre et son mari Raymond Bussi\u00e8res dit Bubu, et sans doute quelques autres. On voyait surtout cette joyeuse bande de gais lurons libertaires et anarchistes aux terrasses des bistrots de Thionne ou de Jaligny. J\u2019\u00e9tais, encore une fois, trop jeune, adolescent encore, pour pr\u00e9tendre participer \u00e0 tout ce que j\u2019imaginais, r\u00e9el ou fantasmatique, se d\u00e9rouler devant mes yeux \u00e9berlu\u00e9s. Le bistrot Bouillot transform\u00e9 en terrasse du Flore, mon village perdu en Boulevard Saint-Michel ou Saint-Germain des pr\u00e9s\u2026 Ils parlaient fort en argot parigot et\u2026 buvaient sec. Ils jouaient \u00e0 la p\u00e9tanque sur la place \u00e0 l\u2019ombre des marronniers, jamais tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9s de leurs verres de pastis\u00a0: dire qu\u2019on aurait pu devenir Saint-Tropez\u00a0!&#8230; Et tard le soir, apr\u00e8s le repas, Brassens prenait sa guitare et tous ceux qui connaissaient les premi\u00e8res chansons reprenaient le refrain en ch\u0153ur.<br \/>\u00ab\u00a0Les amoureux qui se b\u00e9cotent sur les bancs publics, bancs publics,<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-spacerun: yes;\">\u00a0 <\/span>ont des p\u2019tites gueules bien sympathiques.\u00a0\u00bb<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">ou le gorille\u00a0:<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0 C\u2019est \u00e0 travers de large grilles<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">que les femelles du canton<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">contemplaient un puissant gorille<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">sans souci du quand dira-t-on.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Avec impudeur, ces comm\u00e8res<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">lorgnaient m\u00eame un endroit pr\u00e9cis<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">que rigoureusement ma m\u00e8re<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">m\u2019a d\u00e9fendu de nommer ici.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Gare au gorille\u2026\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Que nous reprenions tous en ch\u0153ur.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Nous connaissions la suite, l\u2019encha\u00eenement des actions, toutes les paroles de la chanson\u00a0: le pucelage de la vieille fille, le gorille en rut bien sup\u00e9rieur \u00e0 l\u2019homme dans l\u2019\u00e9treinte, beaucoup de femmes vous le diront, et, surtout, le gorille h\u00e9sitant entre deux jupons. Finalement le gorille entra\u00eene le jeune juge dans un maquis, l\u2019auteur de la chanson ne pouvant nous d\u00e9crire ce qui s\u2019y passa.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Georges Brassens n\u2019\u00e9tait pas encore tr\u00e8s connu, sauf \u00e0 Paris dans un certain milieu toutefois encore tr\u00e8s restreint. On n\u2019\u00e9coutait pas encore ses chansons \u00e0 la radio o\u00f9 certaines comme le gorille \u00e9taient interdites. Cet imm\u00e9diat apr\u00e8s guerre \u00e9tait encore domin\u00e9 par les chansons d\u2019amour, Tino Rossi, Lucienne Delisle, Andr\u00e9 Claveau ou Edith Piaf. Vous ne pouvez pas imaginer le choc, la nouveaut\u00e9, la r\u00e9volution Brassens. Aussi bien dans sa musique que dans ses textes, dans le fait aussi qu\u2019il \u00e9tait auteur-compositeur-interpr\u00e8te, une nouveaut\u00e9 l\u00e0 aussi\u00a0; qu\u2019il se pr\u00e9sente seul en sc\u00e8ne, avec sa seule guitare, sans orchestre derri\u00e8re lui, habill\u00e9 comme \u00e0 la ville (ou plut\u00f4t comme \u00e0 la campagne\u00a0!) et non comme un artiste sur sc\u00e8ne, un costume de velours, une chemise \u00e0 carreaux largement ouverte au col, sans chichi, parlant entre ses chansons avec le public, l\u2019engueulant si n\u00e9cessaire. C\u2019est s\u00fbr que les braves gens furent choqu\u00e9s\u00a0!<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0Au march\u00e9 de Brive la Gaillarde,<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">A propos d\u2019une botte d\u2019oignons<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Quelques douzaines de gaillardes<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Se cr\u00eapaient un jour le chignon.\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Les sujets abord\u00e9s par Brassens ne sont plus \u00ab\u00a0Parlez-moi d\u2019amour\u00a0\u00bb ni \u00ab\u00a0Je t\u2019attendrai\u00a0\u00bb mais \u00ab\u00a0La mauvaise r\u00e9putation\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0P. de toi\u00a0\u00bb <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0Les braves gens n\u2019aiment pas que l\u2019on suive une autre route qu\u2019eux\u2026\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u2026que l\u2019on ne suive pas la musique militaire\u2026\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">L\u2019arm\u00e9e en prend pour son grade, comme les gendarmes ou les flics, la justice et les juges.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Les m\u00e9g\u00e8res gendarmicides d\u2019H\u00e9catombe font chanter au vieux mar\u00e9chal des logis\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Mort aux vaches\u00a0! Mort aux lois, vive l\u2019anarchie\u00a0!\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Le jeune juge qui vient de faire couper le cou \u00e0 un de ses semblables est rattrap\u00e9 par le gorille qui va lui faire subir bien pire, trente ans avant l\u2019abolition de la peine de mort, publiquement condamn\u00e9e\u2026 en chanson.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Et puis le grand Georges sait aussi nous parler d\u2019amour avec po\u00e9sie \u00ab\u00a0Sous un petit coin de parapluie\u00a0\u00bb ou pendant une \u00ab\u00a0chasse aux papillons\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0J\u2019ai rendez-vous avec vous\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Les amoureux des bancs publics\u00a0\u00bb. Et ce qui plaisait bien \u00e0 nos oreilles de 15 ans c\u2019est que Brassens chantait aussi le cul, le rut, le sein de Margot, la premi\u00e8re fille qu\u2019on a pris dans ses bras, t\u2019en souviens-tu, qu\u2019elle soit fille honn\u00eate ou fille de rien, quand elle s\u2019est mise nue, on n\u2019en menait pas large.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Brassens, c\u2019est le mauvais sujet repenti, pas si repenti que \u00e7a, \u00ab\u00a0Je suis un voyou\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Le croquant\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Le nombril des femmes d\u2019agents de police\u2026\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Dans les chansons de Brassens, les id\u00e9es choquaient nos parents, mais surtout le vocabulaire\u00a0: \u00e0 la rigueur on pouvait entendre ou dire, mais on ne pouvait pas chanter ces choses-l\u00e0. M. Malvoisin, lui, reprochait \u00e0 ces chansons de ne pas avoir de musique, de m\u00e9lodies, sans doute parce que la guitare s\u00e8che solo ne faisait pas assez de volume et tranchait avec tout ce qu\u2019on avait l\u2019habitude d\u2019entendre. Mais surtout ce qui l\u2019horripilait c\u2019\u00e9tait la versification, la libert\u00e9 prise avec les r\u00e8gles de la po\u00e9sie classique\u00a0: rimes, variations sur le nombre de pieds, et surtout les enjambements, par exemple\u00a0:<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0Mais les braves gens n\u2019aiment pas que<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">l\u2019on suivent une autre route qu\u2019eux.\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Couper un vers apr\u00e8s que et le faire rimer avec qu\u2019eux, impossible, d\u2019autant plus que qu\u2019eux \u00e0 aussi une signification homonymique.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Brassens a accompagn\u00e9 une grande partie de ma vie, toute la premi\u00e8re partie. Aujourd\u2019hui encore, j\u2019aime \u00e9couter les chansons du grand Georges. Toutes, presque toutes me rappellent un moment de ma vie. C\u2019est le r\u00f4le de la chanson.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Je revenais \u00e0 Thionne \u00e0 chaque vacance, No\u00ebl, P\u00e2ques et grandes vacances d\u2019\u00e9t\u00e9. Le premier No\u00ebl, celui de 1953, je suis donc revenu pour la premi\u00e8re fois passer en famille les vacances de fin d\u2019ann\u00e9e \u00e0 Thionne. J\u2019avais 14 ans. A la fin des vacances, d\u00e9but janvier, papa m\u2019a accompagn\u00e9 \u00e0 la gare de Moulins pour rejoindre Paris o\u00f9 M. Malvoisin m\u2019attendrait \u00e0 la gare d\u2019Austerlitz. Il faisait tr\u00e8s froid ce jour-l\u00e0. Je trouvais une place dans un compartiment, puis je pla\u00e7ais ma valise dans le porte bagage, posais mon manteau et mon b\u00e9ret, et je m\u2019installais dans ce compartiment de troisi\u00e8me classe o\u00f9 nous \u00e9tions huit. Le train venait de Montpellier, passait \u00e0 Clermont, s\u2019arr\u00eatait \u00e0 Moulins puis Orl\u00e9ans pour arriver \u00e0 Paris-Austerlitz. La locomotive \u00e0 vapeur crachait des flammes et une abondante fum\u00e9e noire. Coup de sifflet strident et d\u00e9marrage dans un rugissement de m\u00e9tal froiss\u00e9.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Il faisait bien chaud dans ce compartiment et mes compagnons de voyage partis sans doute depuis Montpellier ont sorti leurs casse-cro\u00fbtes\u00a0: p\u00e2t\u00e9, saucissons, camembert et vin rouge, fruits\u2026 l\u2019ambiance \u00e9tait chaleureuse et conviviale. On m\u2019offrit \u00e0 manger\u00a0; mais j\u2019\u00e9tais timide, j\u2019avais encore le c\u0153ur serr\u00e9 de quitter ma famille, et je n\u2019avais vraiment pas faim. Le train roulait, roulait\u2026 C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi. Nous travers\u00e2mes le Nivernais, et la nuit d\u2019hiver s\u2019installa. Apr\u00e8s le repas, dans le silence retrouv\u00e9, une douce somnolence s\u2019installa. Le voyageur le plus pr\u00e8s de la vitre annon\u00e7a n\u00e9gligemment\u00a0: il neige\u00a0! Nous avions d\u00e9pass\u00e9 Vierzon depuis un bon moment, et au dehors, on ne voyait plus que la nuit, la nuit profonde de la campagne. Il n\u2019y avait pas d\u2019\u00e9clairage de villes ou de villages comme aujourd\u2019hui, peu ou pas de circulation sur les routes. Les flocons de neige, de plus en plus gros et serr\u00e9s traversaient<span style=\"mso-spacerun: yes;\">\u00a0 <\/span>en diagonale les vitres du wagon. Le train ralentit, puis s\u2019arr\u00eata en douceur, en rase campagne. Un homme, bien cal\u00e9 dans un coin du compartiment sortit sa montre gousset et annon\u00e7a\u00a0: \u00ab\u00a0Il est 21 heures, nous ne devons pas \u00eatre loin d\u2019Orl\u00e9ans.\u00a0\u00bb Dans le couloir, un voyageur qui fumait une cigarette baissa la vitre coulissante et essaya de regarder au dehors en se penchant. Il ne vit rien, sinon la neige qui tombait silencieusement et s\u2019amoncelait, de plus en plus \u00e9paisse sur la campagne. <\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0Au loin, en t\u00eate du train, j\u2019aper\u00e7ois un feu rouge\u00a0\u00bb dit-il.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0C\u2019est pas de chance, on est arr\u00eat\u00e9 \u00e0 un carrefour. On repartira quand le feu passera au vert\u00a0!\u00a0\u00bb plaisanta une voix \u00e0 l\u2019accent m\u00e9ridional.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Le ton \u00e9tait donn\u00e9. Chacun y alla de son couplet, qui pour raconter ses aventures de voyages, qui, une histoire dr\u00f4le, un autre pour dire qui il est, ce qu\u2019il fait dans la vie, o\u00f9 il se rend.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Une demi-heure s\u2019\u00e9coula. Puis une heure. Le train \u00e9tait toujours immobile. Personne de la SNCF ne vint nous dire ce qui se passait.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0On a crev\u00e9 le pneu arri\u00e8re droit\u2026 Il faut le temps de changer la roue\u00a0!\u00a0\u00bb s\u2019amusait le gros m\u00e9ridional au visage tout rond et rougeaud. Et tout le monde de rire\u2026<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Moi, je ne riais gu\u00e8re. C\u2019est mon premier voyage seul et je n\u2019en m\u00e8nais pas large dans ce train bloqu\u00e9 en rase campagne. <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0La route est verglac\u00e9e, trop glissante avec toute cette neige. Le chauffeur ne veut pas risquer un accident\u2026 et il s\u2019est arr\u00eat\u00e9.\u00a0\u00bb reprend l\u2019accent du sud.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Les plaisanteries fusent, les histoires dr\u00f4les s\u2019encha\u00eenent.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0Vous n\u2019avez pas faim, vous\u00a0?\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0Et si on cassait la cro\u00fbte\u00a0?\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Les sacs et les paniers s\u2019ouvrent \u00e0 nouveau\u00a0: saucissons, p\u00e2t\u00e9, jambons et fromages, bouteilles de vin ressortent.\u00a0\u00bb Et, la glace \u00e9tant bris\u00e9e, le wagon prit des allures de village et chacun de proposer ses produits locaux.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0Un peu de saucisson de mon oncle d\u2019Ard\u00e8che\u00a0?\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0Un morceau de mon Cantal, du vrai cantal de chez mes grands parents, d\u2019une ferme entre Mauriac et Salers\u00a0\u00bb propose un autre en ouvrant un grand papier.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0Vous gouterez bien mon vin, je suis de Saint-Chinian\u00a0\u00bb dit le sudiste rubicond en sortant une bouteille et un tire-bouchon.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Je ram\u00e8ne bien des provisions pour M. et Mme Malvoisin, un poulet et un lapin pr\u00eat \u00e0 cuire, des \u0153ufs. J\u2019ai 14 ans, je suis inquiet, j\u2019ai faim aussi et j\u2019accepte apr\u00e8s quelques h\u00e9sitations de partager le repas de mes compagnons de voyage. <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Je regarde ma montre\u00a0: il est presque 22 heures. A cette heure-l\u00e0, nous devrions arriver \u00e0 Paris. M. Malvoisin doit d\u00e9j\u00e0 m\u2019attendre \u00e0 la gare d\u2019Austerlitz. Et notre train ne repartait toujours pas. Le temps s\u2019\u00e9coulait au rythme des histoires racont\u00e9es par chacun. J\u2019\u00e9tais le plus jeune, un gamin, et mon inqui\u00e9tude devait se lire sur mon visage car je n\u2019ai jamais su masquer mes sentiments, mais personne ne me demanda qui j\u2019\u00e9tais et o\u00f9 j\u2019allais, si quelqu\u2019un m\u2019attendait \u00e0 Paris.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Puis tout \u00e0 coup, apr\u00e8s plus de 2 heures d\u2019immobilit\u00e9 en rase campagne, le train s\u2019\u00e9broua, grin\u00e7a, souffla, siffla et s\u2019\u00e9branla en douceur. Au bout d\u2019un moment, le contr\u00f4leur qui parcourait le train de la locomotive jusqu\u2019au wagon de queue nous informa que nous \u00e9tions repartis vers Paris, ce que nous avions d\u00e9j\u00e0 tous pu constater, et que la cause de l\u2019arr\u00eat \u00e9tait le blocage des feux de signalisation, tous pass\u00e9s au rouge \u00e0 cause de la neige et du froid.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Presque 3 heures plus tard, le train entra en gare de Paris Austerlitz. Je parcourus le quai avec ma lourde valise. J\u2019arrivais au lieu fix\u00e9 pour le rendez-vous avec M. Malvoisin dans la grande cour int\u00e9rieure de la gare qui donnait sur le boulevard de l\u2019h\u00f4pital, face au Jardin des plantes, pr\u00e8s de la station de m\u00e9tro Gare d\u2019Orl\u00e9ans-Austerlitz. Les voyageurs se dirigeaient vers les derniers m\u00e9tros. Les taxis prenaient en charge les ultimes voyageurs et je restais l\u00e0 tout seul dans cet immense lieu vide et froid. Plus personne ne m\u2019attendait. Il \u00e9tait plus de minuit et j\u2019\u00e9tais seul \u00e0 Paris, abandonn\u00e9. Que faire, sinon attendre\u00a0? Quelqu\u2019un viendra bien me chercher\u2026<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">En effet, au bout d\u2019un temps qui me parut une \u00e9ternit\u00e9, je vis arriver M. et Mme Malvoisin. La SNCF avait annonc\u00e9 le retard du train sans pouvoir en pr\u00e9ciser la dur\u00e9e. Las d\u2019attendre, ils \u00e9taient all\u00e9s boire quelque chose de chaud dans un bistrot voisin pour se r\u00e9chauffer en cette nuit glaciale de d\u00e9but janvier. <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Mon premier voyage seul par le train est rest\u00e9 grav\u00e9 dans ma m\u00e9moire et je m\u2019y vois encore comme si c\u2019\u00e9tait aujourd\u2019hui.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le grand envol. \u00a0 Comme avant moi mon grand-p\u00e8re Jean, mon p\u00e8re et ma m\u00e8re, je venais d\u2019obtenir le Certificat d\u2019\u00e9tudes primaires. 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