{"id":56,"date":"2015-05-24T09:30:14","date_gmt":"2015-05-24T09:30:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cherasse.com\/?p=25"},"modified":"2025-10-13T10:11:27","modified_gmt":"2025-10-13T08:11:27","slug":"trevesse-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/2015\/05\/24\/trevesse-2\/","title":{"rendered":"Trevesse"},"content":{"rendered":"<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; mso-outline-level: 1;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">TREVESSE.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt 0.15pt; text-indent: 0.05pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-spacerun: yes;\"> <\/span>A Thionne, toute notre famille vivait au double rythme du commerce et de la ferme. Le magasin Ch\u00e9rasse proposait toutes les marchandises dont on pouvait avoir besoin \u00e0 la campagne. C\u2019\u00e9tait une sorte de drugstore \u00e0 l\u2019am\u00e9ricaine o\u00f9, en plus du pain et de l\u2019\u00e9picerie, on trouvait de la mercerie, des jouets, des sabots, de la laine, des vins et spiritueux, de la droguerie, et tout ce que l\u2019on voulait, \u00e0 condition de le commander. La ferme est un bien grand mot, car mon grand-p\u00e8re Jean avait petit \u00e0 petit achet\u00e9 quelques hectares de pr\u00e9s et de champs pour produire ce qui \u00e9tait n\u00e9cessaire \u00e0 notre consommation et m\u00eame plus. La ruche fonctionnait sans arr\u00eat ni temps mort, presque en toutes saisons. Je ne me souviens pas avoir vu mes parents ou grands-parents ne rien faire, ni partir en vacances. Nous vivions tous l\u2019alternance des jours et des nuits pour la fabrication du pain, des saisons pour les cultures et les \u00e9levages.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt 0.15pt; text-indent: 0.05pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-spacerun: yes;\"> <\/span>A cette \u00e9poque, apr\u00e8s la guerre, les vacances scolaires d\u2019\u00e9t\u00e9, les grandes vacances, s\u2019\u00e9talaient sur deux mois et demi, du 14 juillet jusqu\u2019au premier octobre. Pendant toute la belle saison d\u2019\u00e9t\u00e9, pas d\u2019\u00e9cole de la f\u00eate nationale jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ouverture de la chasse qui marquait le d\u00e9but de l\u2019automne. Dix semaines, c\u2019\u00e9tait bien long avec cinq marmots dans les jambes \u00e0 longueur de journ\u00e9e quand il y avait tant \u00e0 faire \u00e0 la maison, au magasin, au fournil, aupr\u00e8s des b\u00eates et dans les champs. C\u2019\u00e9tait pour cette raison que nos parents nous mettaient en vacances deux par deux chez nos cousins de Lusigny, dans la ferme de Trevesse.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoBodyTextIndent\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Dans le nord du d\u00e9partement, entre Allier et Loire, \u00e0 15 km de Moulins et \u00e0 8 du bourg de Lusigny, la ferme de Trevesse-du-bas ressemblait \u00e0 toutes les fermes de la Sologne bourbonnaise\u00a0: une centaine d\u2019hectares de pr\u00e9s, de bois et de champs labour\u00e9s avec en son centre un \u00e9tang et, sur un monticule la ferme. Le b\u00e2timent d\u2019habitation \u00e9tait bas, tout en longueur, avec en face, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la cour l\u2019immense grange &#8211; \u00e9table &#8211; \u00e9curie, et puis les hangars pour les outils agricoles, la bergerie, la porcherie, les poulaillers. La ferme bourbonnaise constituait un univers complexe et tr\u00e8s ordonn\u00e9, presque toujours sur le m\u00eame plan, sans doute l\u2019aboutissement de toutes les exp\u00e9riences des si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents. L\u2019\u00e2ge d\u2019or de l\u2019agriculture dans notre r\u00e9gion a dur\u00e9 un si\u00e8cle et demi, de 1800 \u00e0 1950. On retrouvait dans les fermes les pr\u00e9ceptes essentiels consign\u00e9s dans le volume agriculture de la Grande Encyclop\u00e9die du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, fruit des recherches des propri\u00e9taires \u00e9clair\u00e9s comme Olivier de Serres. Chaque b\u00e2timent avait sa destination et son usage. Il \u00e9tait construit en mat\u00e9riaux locaux ad\u00e9quats, facile \u00e0 a\u00e9rer, \u00e0 nettoyer, bien adapt\u00e9 aux travaux des hommes et \u00e0 l\u2019\u00e9levage des animaux, chacun selon son esp\u00e8ce. Il apparaissaitt tr\u00e8s clairement que toute la terre, pr\u00e9s et champs, avait \u00e9t\u00e9 gagn\u00e9e sur la for\u00eat originelle qui de tous c\u00f4t\u00e9s l\u2019enserrait. La ferme \u00e9tait comme une \u00eele perdue au milieu des bois. Les d\u00e9frichages avaient d\u00fb \u00eatre progressifs et s\u2019\u00e9taler sur des si\u00e8cles. J\u2019y ai m\u00eame particip\u00e9 et je le raconterai plus loin.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">En venant de Moulins ou de Lusigny, on arrivait \u00e0 la ferme par le chemin de terre qui ne menait que l\u00e0. On passait devant l\u2019\u00e9tang cr\u00e9\u00e9 sur le ruisseau gr\u00e2ce \u00e0 une lev\u00e9e de terre qui faisait barrage et sur lequel on avait \u00e9difi\u00e9 le chemin d\u2019acc\u00e8s. Au centre de la lev\u00e9e, la bonde munie de son syst\u00e8me \u00e0 cr\u00e9maill\u00e8re pour son ouverture lorsque l\u2019on d\u00e9sirait vider l\u2019\u00e9tang pour le p\u00eacher ou le nettoyer. L\u2019eau se d\u00e9versait alors dans le ruisseau et \u00e9tait stock\u00e9e dans l\u2019\u00e9tang aval de la ferme voisine, et ainsi de suite. Cette grande \u00e9tendue d\u2019eau de plus d\u2019un hectare avait plusieurs fonctions. La principale \u00e9tait d\u2019\u00eatre une r\u00e9serve d\u2019eau, d\u2019\u00eatre toujours l\u00e0 \u00e0 disposition en cas de besoin devant la crainte s\u00e9culaire et bien justifi\u00e9e de l\u2019incendie, assez fr\u00e9quent il faut le dire, avant l\u2019installation de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. C\u2019\u00e9tait aussi un abreuvoir presque naturel pour toutes les b\u00eates de la ferme. On y conduisait chaque jour boire les vaches et les chevaux. Il n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessaire de montrer le chemin de l\u2019\u00e9tang aux canards et aux oies dont il constituait le p\u00f4le principal d\u2019attraction et presque le lieu de vie. L\u2019\u00e9tang \u00e9tait aussi une r\u00e9serve de poisson frais. Lorsqu\u2019il \u00e9tait vid\u00e9, tous les deux ou trois ans, \u00e0 la fin de l\u2019hiver, le poisson \u00e9tait vendu aux poissonniers de Moulins. Mais il nous arrivait aussi d\u2019organiser des journ\u00e9es de p\u00eache \u00e0 la ligne, distraction d\u2019o\u00f9 les enfants n\u2019\u00e9taient pas exclus et qui nous permettait d\u2019enrichir l\u2019ordinaire de carpes, de tanches ou de gardons, quelquefois d\u2019un brochet, le poisson de mer \u00e9tant presque inconnu dans ces contr\u00e9es si \u00e9loign\u00e9es de tout rivage marin.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Ma famille ne faisait plus maigre pendant le car\u00eame. L\u2019usage de l\u2019\u00e9tang dans chaque ferme, source de poissons pour la nourriture pendant ces quarante jours avait sans doute \u00e9t\u00e9 introduite par les moines d\u00e9fricheurs de la r\u00e9gion entre le X\u00e8me et le XIII \u00e8me si\u00e8cle puis impos\u00e9 et remis en vigueur aux XVII\u00e8me et XVIII\u00e8me si\u00e8cle par les autorit\u00e9s eccl\u00e9siastiques, reprenant la stricte observance du car\u00eame pendant la contre-r\u00e9forme d\u2019apr\u00e8s le concile de Trente.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Tous les b\u00e2timents de la ferme \u00e9taient construits sur un monticule dominant le niveau de l\u2019\u00e9tang de quelques m\u00e8tres afin de b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une zone saine et de ne pas avoir les pieds dans l\u2019eau. Le chemin, passant sur la lev\u00e9e de terre de l\u2019\u00e9tang, faisait entrer directement dans la grande cour de la ferme autour de laquelle \u00e9taient dispos\u00e9es toutes les constructions.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">La maison d\u2019habitation \u00e9tait basse, sans \u00e9tage et toute en longueur comme habituellement en Bourbonnais. On entrait dans la grande salle commune dont le meuble principal \u00e9tait une immense table de ferme et ses bancs de bois de chaque c\u00f4t\u00e9. Pi\u00e8ce de travail pour les femmes charg\u00e9es de la cuisine, la salle commune \u00e9tait le lieu de r\u00e9union pour tous les repas\u00a0: on y voyait tout le monde plusieurs fois par jour. Le caf\u00e9 se prenait au r\u00e9veil, souvent avant le jour, vers cinq heures en \u00e9t\u00e9, quelquefois m\u00eame avant. Puis vers huit heures, c\u2019\u00e9tait le d\u00e9jeuner qu\u2019on appelait la soupe, mais qui \u00e9tait un v\u00e9ritable gros repas apr\u00e8s trois heures de travail physique, puis le go\u00fbter vers midi. Le quatre heures se prenait en \u00e9t\u00e9 dans les champs sur le lieu du travail et enfin la soupe du soir \u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit \u00e9tait le dernier repas, r\u00e9unissant toute la famille et souvent le plus long repas de la journ\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">La salle commune, pi\u00e8ce centrale de la maison avec ses grosses poutres de ch\u00eane noircies par la fum\u00e9e communiquait avec toutes les autres pi\u00e8ces qui \u00e9taient des chambres\u00a0: deux \u00e0 gauche, une pour ma grand tante, s\u0153ur de mon grand p\u00e8re Michel et son mari, l\u2019autre pour leur fils Ren\u00e9 et son \u00e9pouse\u00a0; deux \u00e0 droite, une pour les gar\u00e7ons, une pour les filles. Au bout du b\u00e2timent une autre chambre, celle du laboureur ouvrait directement sur l\u2019ext\u00e9rieur et \u00e9tait donc de ce fait compl\u00e8tement ind\u00e9pendante.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Sur l\u2019autre pignon, au sud, un escalier de pierre conduisait au grenier dont le plancher de ch\u00eane recevait les r\u00e9coltes de grain par esp\u00e8ces\u00a0: le bl\u00e9 en gros tas blond roux, l\u2019orge jaune p\u00e2le, l\u2019avoine fonc\u00e9e, presque noire pour les chevaux. Dans un coin, on voyait une pile de sacs de jute, les double d\u00e9calitres en bois et m\u00e9tal, les pelles tout en bois et la bascule pour les pes\u00e9es. Le parfum du grain apr\u00e8s la batteuse est inoubliable. S\u2019agenouiller, puis plonger ses deux mains et les remplir de grain pour les porter \u00e0 ses narines comme je l\u2019avais vu faire par mon grand oncle ou mon cousin Ren\u00e9, ou bien choisir un grain de bl\u00e9, le casser en deux sous la dent pour en admirer les diff\u00e9rents composants et en conna\u00eetre la texture, puis m\u00e2cher, longuement plusieurs grains, assez longtemps pour en extraire l\u2019amidon et enfin recueillir la boulette de gluten \u00e9lastique entre les doigts faisaient partie des rituels paysans que l\u2019on n\u2019oublie jamais..<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">La porcherie de la ferme \u00e9tait tr\u00e8s active. Au principe de base\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0dans le cochon tout est bon\u00a0!\u00a0\u00bb, on ne faisait aucune entorse. Le porc fournissait viande fra\u00eeche, salaisons, jambons et saucissons, saucisses, p\u00e2t\u00e9s divers, andouilles et andouillettes, boudin, lard, saindoux et grattons. Une panoplie compl\u00e8te de viandes et graisses pour pr\u00e9parer un nombre presque illimit\u00e9 de plats tout au long de l\u2019ann\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Toute l\u2019alimentation de nos compagnons porcins \u00e9tait fournie par la ferme. Pommes de terre, orties ou tr\u00e8fle, farine d\u2019orge, son et \u00ab\u00a0reprain\u00a0\u00bb, restes de cuisine ou du jardin. Non seulement dans le cochon tout est bon, mais, comme nous, il mange tout ce qu\u2019on lui donne. Et comme en ce temps-l\u00e0 on ne comptabilisait pas le temps pass\u00e9 \u00e0 travailler pour les cochons, le prix de revient s\u2019en trouvait fort bas car on n\u2019achetait rien pour eux \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. L\u2019\u00e9levage porcin est sans doute une bonne image de l\u2019autosuffisance alimentaire de la ferme, mais aussi de son autarcie qui remonte au n\u00e9olithique et \u00e0 la domestication des porcs.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">La porcherie \u00e9tait construite tout en longueur. Au centre, une pi\u00e8ce d\u2019assez bonnes dimensions servait au stockage et \u00e0 la pr\u00e9paration de la nourriture. Un long couloir assez \u00e9troit traversait l\u2019ensemble du b\u00e2timent et permettait d\u2019acc\u00e9der \u00e0 toutes les cases r\u00e9parties de chaque c\u00f4t\u00e9\u00a0: une trappe lib\u00e9rait l\u2019acc\u00e8s de l\u2019auge pour verser le seau de nourriture. Une seule porte de la soue communiquait avec l\u2019ext\u00e9rieur pour l\u2019unique entr\u00e9e et sortie de ses occupants en d\u00e9but et fin de s\u00e9jour.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">A une des extr\u00e9mit\u00e9s de la porcherie tr\u00f4nait le verrat, \u00e9norme, le plus souvent couch\u00e9, endormi. Nous venions le voir avec appr\u00e9hension en nous hissant sur nos petites jambes pour le regarder par dessus le muret. A l\u2019autre bout du b\u00e2timent, plusieurs cases \u00e9taient occup\u00e9es par les truies reproductrices. Quel spectacle de voir une truie allong\u00e9e sur le flanc, ses gorets tout roses couinant \u00e0 qui mieux mieux, se bagarrant pour t\u00e9ter les mamelles offertes. Jeux, galopades, chamailleries, agitation continuelle des petits contrastant avec l\u2019impassibilit\u00e9 de leur m\u00e8re attendant patiemment que jeunesse se passe, sans aucune mimique trahissant impatience ou nervosit\u00e9, couch\u00e9e sur le flanc pour garder \u00e0 port\u00e9e des petits groins les mamelles offertes.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Le reste de la porcherie recevait par cat\u00e9gories d\u2019\u00e2ge et de sexe les nourrains. Leur seule pr\u00e9occupation, du jour de leur sevrage au jour de leur mort consistait \u00e0 manger et dormir, autrement dit un seul but\u00a0: faire du lard. Et tout cela, sans qu\u2019ils ne s\u2019en doutent jamais, pour finir sous le couteau du charcutier dans un ultime et d\u00e9chirant couinement d\u2019agonie.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">En \u00e9t\u00e9, apr\u00e8s les moissons, les nourrains avaient la belle vie. Nous les emmenions p\u00e2turer dans les \u00e9troubles de bl\u00e9 ou d\u2019orge. Il \u00e9tait de coutume \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0 de moissonner t\u00f4t en saison, au d\u00e9but juillet, puis apr\u00e8s le charreillage, c&rsquo;est-\u00e0-dire le transport des gerbes sur l\u2019aire de battage pr\u00e8s de la ferme, de passer la d\u00e9chaumeuse \u00e0 disque ou la herse canadienne \u00e0 dents et de semer du tr\u00e8fle qui levait en quelques jours apr\u00e8s un orage ou une soir\u00e9e de pluie. Avec un gar\u00e7on de mon \u00e2ge, nous partions tr\u00e8s t\u00f4t, au lever du jour, avant 5 heures, avec notre troupe de cochons et un ou deux chiens pour nous aider dans notre garde. Les cochons sont beaucoup moins b\u00eates qu\u2019on ne le pense g\u00e9n\u00e9ralement\u00a0: nos contemporains de cette fin de si\u00e8cle ne connaissent le cochon que sous la forme de saucisson ou de deux tranches de jambon d\u00e9couenn\u00e9es sous plastique. Qui aujourd\u2019hui est encore familier de ces animaux-l\u00e0\u00a0? Quel enfant d\u2019aujourd\u2019hui pourra encore se vanter d\u2019avoir gard\u00e9 les cochons\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Le premier jour \u00e9tait le plus difficile, mais \u00e0 partir du moment o\u00f9 ils avaient compris o\u00f9 on allait et comment se d\u00e9roulait l\u2019op\u00e9ration, tout allait bien et se d\u00e9roulait dans l\u2019ordre. Le temps d\u2019ouvrir les portes des cases, de rassembler 30 ou 40 porcelets, courant, couinant dans la cour de la ferme, puis de partir, un gamin devant, l\u2019autre derri\u00e8re le troupeau par le chemin menant aux champs, encadr\u00e9s par les chiens qui allaient et venaient, mordillant les jarrets des r\u00e9calcitrants, des audacieux ou des ind\u00e9pendants, histoire de se faire respecter, tout se passait bien.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Vers 7 heures, 7 heures et demi, quelqu\u2019un de la ferme nous apportait de la soupe bien chaude dans deux petits pots de fer \u00e9maill\u00e9s ferm\u00e9s par un couvercle, chacun le n\u00f4tre, avec une cuill\u00e8re. Assis par terre, la haie derri\u00e8re nous encore recouverte de ros\u00e9e, \u00e0 l\u2019abri du vent, nous profitions du soleil du matin, du silence et de l\u2019air frais, mais aussi de cette d\u00e9licieuse soupe de l\u00e9gumes tremp\u00e9e de pain et agr\u00e9ment\u00e9e d\u2019un morceau de petit sal\u00e9. A la ferme, nous avions toujours la m\u00eame soupe au repas du matin, la soupe, plat qui a donn\u00e9 son nom \u00e0 ce repas. Nous ne quittions pas des yeux nos prot\u00e9g\u00e9s, car si l\u2019un d\u2019eux s\u2019\u00e9chappait dans le bois voisin, il n\u2019\u00e9tait pas facile de le retrouver et de le ramener. Les deux chiens assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de nous surveillaient aussi, d\u2019un \u0153il, le troupeau, de l\u2019autre notre gamelle sachant bien qu\u2019un petit os ou un morceau de cartilage leur serait destin\u00e9 ou m\u00eame lorsque nous \u00e9tions repus, l\u2019honneur de finir la soupe \u00e0 m\u00eame le pot \u00e0 grands coups de langue et de regards reconnaissants. Le dessert \u00e9tait derri\u00e8re nous sur la haie de ronces, de grosses m\u00fbres juteuses qui nous laissaient les doigts, les l\u00e8vres et la langue du plus beau violac\u00e9, quelquefois une pomme ou des noix. Et nous restions dans les champs une grande partie de la matin\u00e9e, avant la grosse chaleur de ces journ\u00e9es de fin juillet,<span style=\"mso-spacerun: yes;\"> <\/span>d\u2019ao\u00fbt et de septembre. Nous n\u2019avions pas de montre et il ne fallait pas rentrer avant dix heures environ, \u00e0 l\u2019heure du soleil bien s\u00fbr, la seule heure pratiqu\u00e9e \u00e0 la campagne \u00e0 cette \u00e9poque. Notre cousin Ren\u00e9 nous avait install\u00e9 un cadran solaire rustique\u00a0: un b\u00e2ton de noisetier aussi grand que nous plant\u00e9 en terre, un trait sur le sol. \u00ab\u00a0Quand l\u2019ombre arrive sur la marque, vous pouvez rentrer\u00a0!\u00a0\u00bb Simple, lisible, inusable, le cadran ne se d\u00e9r\u00e9glait pas de tout l\u2019\u00e9t\u00e9. Les matins se suivaient et chaque jour au lever du soleil, nous trouvions dans les \u00e9troubles soit un li\u00e8vre qui d\u00e9talait pour s\u2019arr\u00eater vingt m\u00e8tres plus loin pour nous regarder assis sur son cul, soit des lapins de garenne \u00e0 foison, boule fauve et petite queue blanche qui s\u2019enfuyaient \u00e0 notre approche pour se r\u00e9fugier dans la haie, ou une compagnie de perdreaux de l\u2019ann\u00e9e qui s\u2019envolait bruyamment en nous entendant, ou encore une vol\u00e9e de faisans \u00e0 la recherche des \u00e9pis oubli\u00e9s ou de quelque fourmili\u00e8re. Bien s\u00fbr, nous rendions fid\u00e8lement compte au repas de midi de nos observations cyn\u00e9g\u00e9tiques \u00e0 notre cousin qui \u00e9tait grand chasseur. A l\u2019ouverture, il savait, \u00e0 force de fr\u00e9quenter chaque pr\u00e9, chaque champ ou parcelle de bois de sa ferme, le nombre exact et le lieu de remise de toute la faune sauvage de son petit royaume. Le service de renseignements fonctionnait bien et au fil des jours recoup\u00e9 par plusieurs observateurs. On arrivait \u00e0 conna\u00eetre le g\u00eete de chaque capucin, le nombre de perdreaux de chaque compagnie, les grises et les rouges, l\u2019\u00e9volution du nombre de jeunes faisans de chaque couv\u00e9e. On racontait aussi si nous avions trouv\u00e9 les traces nocturnes des renards ou des sangliers, le pied des chevreuils sortis du bois, la nuit, pour brouter.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Une ann\u00e9e, il y eut un \u00e9v\u00e9nement assez rare. Une truie donna naissance \u00e0 une port\u00e9e de quatorze porcelets. Ne poss\u00e9dant que douze t\u00e9tines, il fallait trouver rapidement une solution \u00e0 cette anomalie de la nature. On pouvait laisser faire la s\u00e9lection naturelle et voir dispara\u00eetre les deux plus faibles \u00e0 bien br\u00e8ve \u00e9ch\u00e9ance. Le hasard voulut qu\u2019au m\u00eame moment, une des chiennes de berger de la ferme, dont je ne me souviens pas le nom mit au monde ses chiots. Notre cousin Ren\u00e9 tua les chiots, comme on faisait habituellement \u00e0 la ferme pour r\u00e9guler les naissances, subtilisa deux porcelets en surnombre pour les confier couinant et gigotant \u00e0 la chienne. Quel spectacle pendant plusieurs semaines\u00a0! Les deux porcelets roses et potel\u00e9s t\u00e9taient la chienne qui les adopta aussit\u00f4t comme ses petits, les couvait des yeux avec tendresse, les l\u00e9chaient comme ses propres petits. Geignant et grognant de plaisir, le groin perdu dans la fourrure noire et blanche toute fris\u00e9e de leur \u00ab\u00a0m\u00e8re\u00a0\u00bb nourrici\u00e8re, ils grossissaient de jour en jour. Tout le monde semblait y trouver son compte. La chienne compensait sa frustration de prog\u00e9niture, les cochonnets trouvaient attention, nourriture et \u00e9ducation, peut \u00eatre un peu trop canine pour eux. Ils grandirent dans l\u2019apparence ext\u00e9rieure du nourrain tout \u00e0 fait conforme, le groin rose et humide, petit \u0153il vif et rond toujours aux aguets, la queue en tire-bouchon. A l\u2019imitation de leur m\u00e8re nourrici\u00e8re, ils avaient par certains aspects mut\u00e9s de porcin \u00e0 canin. On s\u2019en aper\u00e7ut plus nettement au moment du sevrage. En libert\u00e9 avec le troupeau dans les champs de luzerne, ils assuraient aux c\u00f4t\u00e9s de leur m\u00e8re, mod\u00e8le et tutrice, le r\u00f4le de chien de berger. Ils couraient \u00e0 droite, \u00e0 gauche, pour rassembler ceux qui s\u2019\u00e9loignaient trop et commen\u00e7aient \u00e0 nous ob\u00e9ir \u00e0 la voix\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Va chercher l\u00e0-bas\u00a0! Ram\u00e8ne\u00a0! Reviens par ici\u00a0! Doucement. Voil\u00e0, \u00e7a va. Calme. C\u2019est bien, reviens ici, au pied.\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Quelques mois plus tard, nos deux \u00ab\u00a0chiens de garde\u00a0\u00bb devinrent en toute bonne logique jambon, boudin et saucisson qui n\u2019avaient, aux dires de tous pas du tout le go\u00fbt de chien.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Nous \u00e9tions tr\u00e8s nombreux \u00e0 la ferme. Tous les jours douze ou quatorze align\u00e9s sur les bancs de chaque c\u00f4t\u00e9 de la grande table de bois, surtout pour les repas du soir. En \u00e9t\u00e9, le matin et le midi, nous mangions souvent dans les champs sur le lieu de travail. Nous \u00e9tions nombreux, mais il y avait du travail pour tous, chacun selon ses possibilit\u00e9s. A nous les petits nous incombaient les menus travaux. Et ils \u00e9taient nombreux\u00a0!\u00a0Plusieurs fois par jour accompagner les chevaux boire \u00e0 l\u2019\u00e9tang. Rassembler les oies afin de les enfermer pour la nuit. Changer de pr\u00e9 les moutons ou les g\u00e9nisses. Et ce n\u2019\u00e9tait pas toujours facile, m\u00eame avec notre grand b\u00e2ton de noisetier de les emp\u00eacher de rentrer dans un champ de tr\u00e8fle ou un pr\u00e9 de fauche. L\u2019activit\u00e9 qui me plaisait le plus consistait \u00e0 d\u00e9couvrir les nids cach\u00e9s des dindes, des pintades, des oies ou des canes. Toutes ces pondeuses imp\u00e9nitentes avaient conserv\u00e9 dans leur instinct d\u2019oiseaux sauvages la dissimulation des nids et cachaient leur \u0153ufs pour les couver bien tranquillement pour elles toutes seules. Elles avaient bien compris qu\u2019\u00e0 la ferme, au poulailler, on leur prenait leurs \u0153ufs et on les emp\u00eachait de couver. Ce pourquoi enfin elles \u00e9taient faites\u00a0: avoir un nid bien cach\u00e9, pondre, couver, et \u00e9lever une ribambelle de poussins, d\u2019oyons ou de canetons. Cette mission qui nous plaisait tant s\u2019apparentait \u00e0 la fois au jeu de gendarmes et de voleurs, aux histoires d\u2019indiens que nous lisions en bandes dessin\u00e9es, ou aux romans de Jack London ou de James Oliver Curwood\u00a0. Nous \u00e9tions sur la piste de la dinde qui vole ses \u0153ufs, de l\u2019oie fugueuse qui d\u00e9tourne sa ponte, de la cane qui s\u2019envolait de la cour de la ferme pour se poser en dehors de notre vue. Qu\u2019elles \u00e9taient malignes\u00a0! Il fallait ruser, se cacher derri\u00e8re les haies ou les arbres, ramper, se dissimuler dans les herbes ou les bl\u00e9s, rester immobile pour guetter, \u00e9couter, l\u2019oreille au ras du sol, tel le jeune Sioux dans la prairie am\u00e9ricaine. Nous essayions de surprendre les all\u00e9es et venues de la dinde noire, de l\u2019oie blanche ou de la cane de barbarie. Quelle joie lorsque nous arrivions \u00e0 rep\u00e9rer bien cach\u00e9 dans une haie, derri\u00e8re un vieux ch\u00eane \u00e9t\u00eat\u00e9, un nid de branchage sur le sol avec ses \u0153ufs piquet\u00e9s tous semblables, bien dispos\u00e9s dans le duvet. Du premier coup d\u2019\u0153il nous savions reconna\u00eetre les \u0153ufs \u00e0 leur taille et leur couleur, mais jamais nous ne les touchions.\u00a0Nous venions, tr\u00e8s fiers, rendre compte de notre d\u00e9couverte \u00e0 notre grand-tante, chef incontest\u00e9e de la basse-cour\u00a0: \u00ab\u00a0Je l\u2019ai trouv\u00e9, le nid de la grande oie grise, celle \u00e0 qui il manque des plumes \u00e0 l\u2019aile gauche. Il est dans la haie, dans le pr\u00e9 du bas, pr\u00e8s du ruisseau\u00a0!\u00a0Viens avec moi, je vais te le montrer\u00a0!\u00a0\u00bb Et nous voil\u00e0 partis sur le champ, car il ne faut pas attendre dans ces cas-l\u00e0. Quand l\u2019oie ou la dinde a fini de pondre ses oeufs, elle couve et ne rentre pas \u00e0 la ferme le soir venu. Le renard lui le sait et la nuit, couic\u00a0!, c\u2019est si facile de trucider une oie tout occup\u00e9e \u00e0 couver. Quelques jours plus tard on ne retrouve que quelques plumes et des coquilles d\u2019\u0153ufs dans une haie sur un nid d\u00e9truit.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Les oies de la ferme nous donnaient bien d\u2019autres soucis. A chaque fois que nous traversions la cour et que nous rencontrions le troupeau d\u2019oies cancanant en descendant vers l\u2019\u00e9tang, il n\u2019\u00e9tait pas rare qu\u2019un jars ne soit tent\u00e9 par nos jeunes mollets. Et c\u2019\u00e9tait horrible le pincement du bec d\u2019oie sur notre peau tendre. Si bien que nous essayions de ne jamais \u00eatre seul, toujours accompagn\u00e9 d\u2019un adulte, avec un b\u00e2ton \u00e0 la main ou bien nous faisions un grand d\u00e9tour.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Notre t\u00e2che \u00e9tait aussi d\u2019aider notre grand-tante au moment du plumage des oies. En effet, \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0, on vendait le duvet fin des oies pour confectionner oreillers, traversins, \u00e9dredons, matelas de plumes ou couettes. Tout le monde dormait dans la plume, plume dessous, plume dessus, car bien s\u00fbr en hiver, pas question de chauffage dans les chambres. Le duvet d\u2019oie se recueille sur l\u2019oie vivante \u00e0 certaines p\u00e9riodes de l\u2019ann\u00e9e. Quand arrivait le jour, il fallait rassembler le troupeau dans un des nombreux poulaillers. Je me souviens qu\u2019il y avait deux parties s\u00e9par\u00e9es par un muret plus haut que moi, mais qui n\u2019allait pas jusqu\u2019au plafond, avec une petite porte de communication entre les deux. Ma grand-tante s\u2019asseyait sur un tabouret dans l\u2019une des pi\u00e8ces, un grand tablier bleu sur les genoux, une bauge c\u2019est \u00e0 dire un grand sac de toile devant elle. Elle pla\u00e7ait l\u2019oie sur ses genoux, le ventre en l\u2019air, deux pattes palm\u00e9es battant le vide, la t\u00eate coinc\u00e9e entre les jambes et vas-y que je t\u2019arrache tout ce beau duvet l\u00e9ger, blanc et soyeux qui a pouss\u00e9 sous chaque aile.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0Et encore une\u00a0!\u00a0\u00bb Elle rel\u00e2chait la prisonni\u00e8re d\u00e9plum\u00e9e qui s\u2019enfuyait sur ses courtes pattes en battant des ailes et criaillant de mani\u00e8re d\u00e9chirante dans l\u2019immense cour de la ferme. Jusque l\u00e0, je n\u2019avais \u00e9t\u00e9 que spectateur, mais alors commen\u00e7ait mon travail\u00a0: \u00ab\u00a0Une autre, Daniel\u00a0!\u00a0\u00bb Il fallait que je coince une autre victime du d\u00e9plumage dans un coin de la pi\u00e8ce. Je l\u2019attrapais par le cou, c\u2019est le plus facile et la meilleure mani\u00e8re de ne pas se faire pincer. Puis je la tra\u00eenais plus que je la portais \u00e0 ma grand-tante qui s\u2019en saisissait sans m\u00e9nagement. C\u2019\u00e9tait une grande femme de la campagne, maigre et \u00e9nergique qui nous faisait \u00e0 tous un peu peur. Et pourtant tout en gentillesse avec nous, les enfants, si nous accomplissions bien les taches command\u00e9es. Nous allions souvent avec elle dans la basse cour pour ramasser les \u0153ufs. Les gros \u0153ufs blancs des oies, les \u0153ufs des canes plus petits piquet\u00e9s de bleu vert, les \u0153ufs des poules \u00e0 la coquille bistre orang\u00e9e, les petits \u0153ufs des pintades. Ils \u00e9taient ensuite tri\u00e9s par cat\u00e9gorie, mais aussi s\u00e9par\u00e9s entre ceux qui \u00e9taient destin\u00e9s \u00e0 la consommation familiale\u00a0: tach\u00e9s, f\u00eal\u00e9s, hors norme, trop petit ou trop gros, les plus beaux r\u00e9serv\u00e9s \u00e0 la couvaison, enfin le reste vendu au coquetier qui passait \u00e0 la ferme pour les acheter.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0Ma grosse poule noire est rest\u00e9e sur le nid ce matin. Elle veut couver.\u00a0\u00bb Elle \u00e9tait aussit\u00f4t install\u00e9e sur une corbeille remplie de paille et garnie d\u2019une vingtaine d\u2019\u0153ufs qui allaient combler son d\u00e9sir de maternit\u00e9. Les bonnes couveuses \u00e9taient rep\u00e9r\u00e9es et d\u2019une ann\u00e9e sur l\u2019autre<span style=\"mso-spacerun: yes;\"> <\/span>utilis\u00e9es \u00e0 cette fonction.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Nos parents nous ont envoy\u00e9 \u00e0 Trevesse pendant les vacances, pour souffler un peu, car ils ne pouvaient pas s\u2019occuper de nous pendant toute la dur\u00e9e des vacances scolaires d\u2019\u00e9t\u00e9. Nous \u00e9tions jeunes, huit \u00e0 dix ans, et nous allions dans la famille de maman, une famille un peu \u00e9loign\u00e9e que nous ne voyions pas tr\u00e8s souvent et donc que l\u2019on connaissait mal.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Nous avons v\u00e9cu une vie tr\u00e8s diff\u00e9rente de notre vie habituelle pendant nos s\u00e9jours \u00e0 Trevesse\u00a0: dans des lieux nouveaux pour nous, dans une grande ferme avec de nombreuses personnes qu\u2019il nous a fallu conna\u00eetre. Nous \u00e9tions en vacances dans le milieu connu de l\u2019agriculture, mais pourtant tr\u00e8s diff\u00e9rent de ce qui se faisait chez nous. J\u2019ai beaucoup observ\u00e9 et donc beaucoup appris. Je sais maintenant, plus de cinquante ans apr\u00e8s que j\u2019ai eu beaucoup de chance dans tous les choix qu\u2019ont fait mes parents.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">A la ferme, comme chez nous, nous n\u2019\u00e9tions pas de simples spectateurs, mais nous participions \u00e0 tous les travaux selon notre \u00e2ge et notre force. Et le travail, ce n\u2019est pas ce qui manquait dans une grande ferme comme Trevesse\u00a0!<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 14.2pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">&#8211; \u00ab\u00a0 Aujourd\u2019hui, on va r\u00e9parer les cl\u00f4tures dans les pr\u00e9s de l\u2019\u00e9tang,\u00a0\u00bb\u00a0\u00a0disait Ren\u00e9, \u00ab\u00a0demain ou apr\u00e8s-demain on y mettra les ch\u00e2trons\u00a0!\u00a0\u00bb On rassemblait le mat\u00e9riel n\u00e9cessaire et nous voil\u00e0 partis\u00a0: enfoncer les piquets, tendre les fils de fer barbel\u00e9s, remettre quelques crampons ici ou l\u00e0, v\u00e9rifier la bonne fermeture de la barri\u00e8re, refaire un \u00e9chalier permettant aux chasseurs de passer sans difficult\u00e9 au dessus des barbel\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoBodyTextIndent2\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt 14.2pt; text-indent: 0cm;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">&#8211; \u00ab\u00a0 Demain, il faut aller creuser un abreuvoir dans le grand pr\u00e9 des ch\u00e2taigniers. J\u2019ai rep\u00e9r\u00e9 un endroit o\u00f9 il doit y avoir une bonne source. Il nous faudra deux jours.\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoBodyText2\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 10;\"> <\/span>Arriv\u00e9s sur place, il fallait d\u00e9charger tout le mat\u00e9riel de la carriole tir\u00e9e par Bijou, le plus beau des percherons de la ferme. Notre cousin Ren\u00e9 sortait son couteau de sa poche et coupait une baguette de coudrier dans la haie, une branche tr\u00e8s sp\u00e9ciale en forme de Y. Puis il d\u00e9ambulait dans le pr\u00e9 au voisinage de la haie, la branche serr\u00e9e dans ses mains pendant que nous l\u2019observions, calmement assis le cul dans l\u2019herbe. Au bout d\u2019un moment il s\u2019arr\u00eatait\u00a0: &#8211; \u00ab\u00a0 C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il faut creuser\u00a0!\u00a0\u00bb en frappant le sol de son pied.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoBodyText2\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 7;\"> <\/span>A la b\u00eache, \u00e0 la pioche et \u00e0 la pelle, nous creusions un grand trou o\u00f9 s\u2019\u00e9coulerait la source pour constituer cet abreuvoir. Ren\u00e9 nous observait\u00a0:<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>&#8211; \u00ab\u00a0Daniel, tu n\u2019es pas bien fait pour ce travail l\u00e0, toi\u00a0! Tu ne feras pas un bon paysan. Michel, c\u2019est un travail qui lui pla\u00eet, \u00e7a se voit, hein Michel\u00a0? Tu resterais bien travailler avec nous \u00e0 Trevesse\u00a0?\u00a0\u00bb<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Mon fr\u00e8re Michel, plus jeune d\u2019un an, effectivement, \u00e9tait plus dans son \u00e9l\u00e9ment \u00e0 la ferme qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9cole. Tout le contraire de moi. D\u00e9j\u00e0 tout petit, il disait\u00a0: \u00ab\u00a0Moi, plus tard, je veux \u00eatre bounhoume, comme mon p\u00e9p\u00e9 Claude\u2026\u00a0\u00bb Et pourtant, je me plaisais aussi \u00e0 Trevesse, mais je trouvais que la pelle et la pioche, la terre et ses travaux, les mains qui br\u00fblaient \u00e0 tenir le manche des outils, c\u2019\u00e9tait bien dur, trop long et fastidieux. Je m\u2019arr\u00eatais souvent, j\u2019allais m\u2019asseoir dans l\u2019herbe. D\u00e9j\u00e0 tout jeune, je pensais \u00e0 plein de choses, ma t\u00eate \u00e9tait remplie de questions qui attendaient des r\u00e9ponses. Et creuser un trou, un abreuvoir pour les vaches, ce n\u2019\u00e9tait pas exactement dans mes pr\u00e9occupations.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>C\u2019est pourtant au cours de ces deux ou trois s\u00e9jours \u00e0 Trevesse que j\u2019ai appris beaucoup de choses, je m\u2019en rends encore plus compte aujourd\u2019hui. Je souhaite \u00e0 tous les enfants de pouvoir vivre une exp\u00e9rience aussi enrichissante. Une ferme, enfin une ferme traditionnelle comme l\u2019\u00e9tait celle-l\u00e0 est un monde en lui-m\u00eame, avec une multitude d\u2019activit\u00e9s, de travaux, de machines, d\u2019animaux. Mon id\u00e9e de proposer un projet de ferme p\u00e9dagogique pour les enfants des villes qui n\u2019avaient pas la m\u00eame chance que moi vient sans doute de l\u00e0. J\u2019ai propos\u00e9 cette id\u00e9e \u00e0 des municipalit\u00e9s dans les ann\u00e9es 80, qui \u00e0 l\u2019\u00e9poque ont toujours \u00e9t\u00e9 refus\u00e9. Je sais que ce mouvement des fermes p\u00e9dagogiques existe dans certaines r\u00e9gions. La population fran\u00e7aise est de plus en plus urbaine et les enfants des villes ont besoin d\u2019un contact avec la nature, autre que la promenade dominicale \u00e0 la campagne. Un contact avec le milieu qui nous nourrit de produits v\u00e9g\u00e9taux et animaux. La plupart des enfants, mais aussi des adultes ne font plus le lien entre ce qu\u2019il y a dans leur assiette et ceux qui l\u2019ont produit. Le lait s\u2019ach\u00e8te en brique au supermarch\u00e9, o\u00f9 est pass\u00e9e la vache. Les \u0153ufs par six ou par douze dans une bo\u00eete plastique sont bien loin du cul de la poule qui les a pondus. Et ne parlons pas des animaux, les pauvres petites b\u00eates, qu\u2019il faut tuer pour les manger. Chacun de nous aime la viande, et il faut bien tuer ces animaux avant de les manger, ne nous cachons pas la r\u00e9alit\u00e9\u00a0! La nourriture, industriellement pr\u00e9par\u00e9e, doit appara\u00eetre aux consommateurs de mani\u00e8re \u00e0 ne pas \u00e9voquer le gentil animal d\u2019o\u00f9 il provient. La publicit\u00e9 ne peut plus montrer un poulet vivant ou un veau gambadant dans un pr\u00e9 pour nous parler de les manger. Il ne faudrait donc plus tuer les animaux\u00a0: quelle d\u00e9rive de la sensiblerie.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Un vrai contact organis\u00e9 par l\u2019\u00e9cole me semblait une solution tr\u00e8s riche p\u00e9dagogiquement. D\u2019autant plus que dans mon esprit, il fallait coupler les courts s\u00e9jours dans la ferme de un \u00e0 trois jours par une information continue, sous diff\u00e9rentes formes, \u00e9crite, photographique ou t\u00e9l\u00e9visuelle, de la vie de la ferme, jour apr\u00e8s jour, saison apr\u00e8s saison. Aujourd\u2019hui, un veau est n\u00e9, Mr. R a sem\u00e9 le bl\u00e9, les pommiers sont fleuris, les canetons ont \u00e9clos, le poulain a bien grandi\u2026<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Je n\u2019ai jamais pu r\u00e9aliser ce projet, peut-\u00eatre trop en avance sur son \u00e9poque. Je serai satisfait d\u2019apprendre qu\u2019il existe quelque part en France, ou ailleurs.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Une grande partie du mois de juin et d\u00e9but juillet \u00e9tait consacr\u00e9 \u00e0 la r\u00e9colte du foin. Quand nous arrivions au 14 juillet, les foins \u00e9taient presque termin\u00e9s et les fenils de Trevesse regorgeaient des diff\u00e9rentes herbes s\u00e9ch\u00e9es, herbes des prairies naturelles, ou bien des prairies artificielles luzernes et tr\u00e8fles. Les immenses fenils de la grange \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 presque pleins et devaient engranger une masse consid\u00e9rable de nourriture s\u00e8che pour les animaux de la ferme pour tout l\u2019hiver. Comment imaginer cette immense grange vide en \u00e9t\u00e9 totalement occup\u00e9e au rez-de-chauss\u00e9e en hiver par l\u2019\u00e9table des bovins, except\u00e9 une partie tr\u00e8s s\u00e9par\u00e9e au sud\u00a0: l\u2019\u00e9curie des chevaux.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Dans l\u2019\u00e9table, une all\u00e9e centrale permettait d\u2019acc\u00e9der \u00e0 toutes les b\u00eates attach\u00e9es bien align\u00e9es devant une mangeoire surmont\u00e9e d\u2019un r\u00e2telier pour le foin\u00a0: les vaches, les g\u00e9nisses, les veaux, les ch\u00e2trons, les boeufs et enfin le taureau<span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>, dans une sorte de box r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 lui seul. Tout l\u2019hiver, les animaux restaient \u00e0 l\u2019\u00e9table et \u00e9taient nourris deux fois par jour, matin et soir. La traite des vaches \u00e0 lait se faisait \u00e9galement deux fois par jour avant le pansage. Les ch\u00e2trons et les g\u00e9nisses engraiss\u00e9s pour \u00eatre vendus avaient droit \u00e0 un menu particulier de farines de c\u00e9r\u00e9ales m\u00e9lang\u00e9es \u00e0 des betteraves fourrag\u00e8res ou des tourteaux. Je ne peux plus dire combien il y avait de b\u00eates au total dans cette \u00e9table, mes yeux d\u2019enfant les voyaient innombrables, mais on peut facilement imaginer le volume impressionnant de foin n\u00e9cessaire \u00e0 la nourriture de ce magnifique cheptel uniquement compos\u00e9 de race charolaise pure. Mon cousin Ren\u00e9 JOLY ne se destinait peut-\u00eatre pas \u00e0 \u00eatre fermier, mais il avait apr\u00e8s la guerre repris l\u2019exploitation de ses parents sur laquelle il avait grandi. La demande, tant en France qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tranger de reproducteurs charolais l\u2019avait pouss\u00e9 \u00e0 se lancer dans cet \u00e9levage d\u2019animaux s\u00e9lectionn\u00e9s. Ces bovins de race Charolaise pure, tous inscrits au herd-book de l\u2019esp\u00e8ce ont \u00e9t\u00e9 vendus aux Etats-Unis, au Br\u00e9sil, en Argentine ou en Australie pour constituer la base de cette race dans ces pays. Chaque hiver, les plus beaux sp\u00e9cimens de ces animaux d\u2019exception \u00e9taient tout sp\u00e9cialement pr\u00e9par\u00e9s pour \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9s aux concours agricole de Moulins, de Varenne ou de Jaligny. Les animaux correspondant le mieux aux canons de la race avaient une nourriture adapt\u00e9e et ils \u00e9taient choy\u00e9s les jours pr\u00e9c\u00e9dant le concours, faisant l\u2019objet d\u2019un toilettage tout \u00e0 fait sp\u00e9cial pour les rendre les plus beaux possibles\u00a0: lavage, tonte d\u2019une bande sur le dos et de la queue, bross\u00e9s, \u00e9trill\u00e9s, sabots et cornes taill\u00e9s et lustr\u00e9s. Il \u00e9tait n\u00e9cessaire de mettre tous les atouts de son c\u00f4t\u00e9 pour affronter les autres \u00e9leveurs de la r\u00e9gion.<span style=\"mso-spacerun: yes;\"> <\/span>Quelle fiert\u00e9 pour l\u2019\u00e9leveur d\u2019avoir un premier prix pour un jeune taureau, une vache avec son veau ou un groupe de g\u00e9nisses. De les voir avec le ruban bleu-blanc-rouge, de lire son nom affich\u00e9 et attirer tous les regards des visiteurs et des acheteurs, de pouvoir ramener \u00e0 la ferme les plaques m\u00e9talliques de couleur attestant des prix et les clouer sur la porte de la grange comme des troph\u00e9es.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Et de lire le lendemain dans le journal \u00ab\u00a0La Montagne\u00a0\u00bb la liste des gagnants\u00a0:<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Grand Prix\u00a0: lot de 5 g\u00e9nisses, \u00e9levage JOLY \u00e0 Lusigny, Allier.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Il y avait de la concurrence entre les \u00e9levages, les villages, les r\u00e9gions, entre les d\u00e9partements de l\u2019Allier, de la Ni\u00e8vre ou de la Sa\u00f4ne et Loire, tous les trois pratiquant l\u2019\u00e9levage et l\u2019embouche de Charolais.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>D\u00e9but juillet, nous participions \u00e0 la r\u00e9colte des derniers foins. La faucheuse, tir\u00e9e par deux chevaux parcourait le pr\u00e9 de bon matin et coupait \u00e0 raz de terre l\u2019herbe encore tendre de la ros\u00e9e de la nuit. La barre de coupe de la faucheuse laissait un andain d\u2019herbe bien r\u00e9gulier au bruit caract\u00e9ristique du claquement de va et vient de la lame aux dents triangulaires. Cette machine avait \u00e9t\u00e9 un progr\u00e8s consid\u00e9rable par rapport \u00e0 la faux mani\u00e9e \u00e0 bras d\u2019homme, faux que l\u2019on utilisait encore pour de toutes petites surfaces ou dans des endroits difficiles d\u2019acc\u00e8s pour un attelage. Il fallait laisser les chevaux se reposer \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un ch\u00eane ou d\u2019un ch\u00e2taignier pour remplacer la lame \u00e9mouss\u00e9e par une autre fra\u00eechement affut\u00e9e. A dix heures, l\u2019attel\u00e9e \u00e9tait termin\u00e9e. La faucheuse restait dans le pr\u00e9 pour le lendemain matin. Le faucheur ramenait la lame \u00e0 la ferme pli\u00e9e dans un sac de jute. Et l\u2019attelage encore tout fumant des vapeurs du travail repartait vers la ferme et un repos bien m\u00e9rit\u00e9. Heureux temps o\u00f9 hommes et animaux ne pouvaient fournir qu\u2019un temps de travail pr\u00e9cis chaque jour. Il fallait s\u2019arr\u00eater au bout du champ, se reposer, v\u00e9rifier le harnachement des chevaux et la machine, manger, boire, pisser et crotter \u00e0 l\u2019ombre d\u2019une haie ou d\u2019un arbre majestueux et centenaire.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Au retour \u00e0 la ferme, on nous employait, nous, les enfants pour tourner la meule \u00e0 eau afin de rendre \u00e0 chaque petit triangle de la barre de coupe de la faucheuse son tranchant, une vraie lame de rasoir.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Et le lendemain, sous le soleil de l\u2019apr\u00e8s-midi, la faneuse, attel\u00e9e d\u2019un seul cheval retournait l\u2019herbe d\u00e9j\u00e0 un peu s\u00e9ch\u00e9e. Et si le temps \u00e9tait beau, le r\u00e2teau-faneur mettait le foin en andains le jour suivant. Sur un rythme de trois \u00e0 cinq jours, l\u2019herbe \u00e9tait fauch\u00e9e, le foin fan\u00e9, andain\u00e9, puis charg\u00e9 sur des chars pour le transporter en vrac et le stocker dans les immenses fenils. D\u00e9charg\u00e9 \u00e0 la fourche et \u00e0 la force des bras, il \u00e9tait saupoudr\u00e9 avec du gros sel rouge que nous sortions de sacs de jute de 50 kilos. Ce qui donnait lieu \u00e0 des jeux dans les fenils entre adultes et enfants. A 8 ou 10 ans, nous tenions d\u00e9j\u00e0 notre place \u00e0 la fourche ou au r\u00e2teau de bois pour ramasser les restes de foin dans le pr\u00e9, car il ne fallait rien perdre\u00a0! Je me souviens de mon grand-oncle, du commis, ou de mon cousin \u00ab\u00a0peignant\u00a0\u00bb le char de foin avant son d\u00e9part du pr\u00e9, \u00e0 la fois pour ne pas perdre la pr\u00e9cieuse marchandise pendant son transport, mais aussi pour que ce char de foin soit beau. Il s\u2019agissait de la fiert\u00e9 paysanne du travail bien fait.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>A la fin ao\u00fbt, apr\u00e8s les moissons, une nouvelle r\u00e9colte de foin, moins importante que la premi\u00e8re avait lieu\u00a0: le regain. Les pluies ou les orages d\u2019\u00e9t\u00e9 selon les ann\u00e9es facilitaient une belle pousse dans certaines prairies naturelles ou dans les champs de luzerne ou de tr\u00e8fle. On faisait donc une seconde coupe.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Apr\u00e8s le 14 juillet, lorsque nous arrivions en vacances \u00e0 Trevesse, la moisson succ\u00e9dait progressivement \u00e0 la fenaison.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Dans un premier temps, il fallait sortir la moissonneuse du hangar o\u00f9 elle \u00e9tait stock\u00e9e depuis l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier. Elle m\u2019apparaissait comme un monstre de m\u00e9tal, de roues, de tiges, de pignons, de bielles, de dents pointues. On commen\u00e7ait par d\u00e9poussi\u00e9rer, nettoyer, puis Ren\u00e9 graissait les diff\u00e9rents rouages et essieux, enfin nous l\u2019aidions \u00e0 affuter les lames en tournant la manivelle de la meule.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Du haut de mes 8 ans, j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s impressionn\u00e9 par cette moissonneuse-lieuse en action. C\u2019\u00e9tait une tr\u00e8s belle Mac Cormick \u00e0 la pointe du progr\u00e8s, conduite par Ren\u00e9 install\u00e9 sur le si\u00e8ge m\u00e9tallique et tir\u00e9e par trois chevaux, les trois plus beaux percherons de la ferme. Un \u00e9quipage magnifique de puissance et d\u2019efficacit\u00e9. Les tiges de bl\u00e9, d\u2019orge ou d\u2019avoine arriv\u00e9es \u00e0 l\u2019apog\u00e9e de leur maturit\u00e9 \u00e9taient sectionn\u00e9es net par la lame \u00e0 dents triangulaires, couch\u00e9es en bon ordre sur un tablier de toile qui les remontait jusqu\u2019\u00e0 la lieuse crachant bien r\u00e9guli\u00e8rement sur le sol des gerbes bien attach\u00e9es par une ficelle de sisal. On ne d\u00e9passerait jamais ce progr\u00e8s capital en fonctionnement sous mes yeux, la moissonneuse-lieuse rempla\u00e7ait le travail p\u00e9nible d\u2019au moins 10 hommes. Avec en plus du travail tr\u00e8s bien fait, sans perdre d\u2019\u00e9pi, avec des gerbes r\u00e9guli\u00e8res, toutes semblables, bien li\u00e9es. Je me souvenais de mon livre d\u2019histoire et des dessins de sc\u00e8nes de moisson d\u2019autrefois \u00e0 la faucille de maigres champs de c\u00e9r\u00e9ales. A Trevesse, les champs de bl\u00e9s m\u00fbrs ondoyaient sous le vent \u00e0 perte de vue, me semblait-il, et la moissonneuse-lieuse y tra\u00e7ait de larges tranch\u00e9es d\u2019au moins deux m\u00e8tres en laissant derri\u00e8re elle un grand sillon r\u00e9gulier de gerbes. Un seul homme dirigeait de son si\u00e8ge avec ses guides de cuir, un fouet et sa voix l\u2019attelage docile, pr\u00e9cis et puissant \u00e0 la fois. La lame de la faucheuse faisait son cliquetis r\u00e9gulier, et tout le syst\u00e8me de poulies, de bielles et de roues dent\u00e9es donnait \u00e0 cette m\u00e9canique exhib\u00e9e \u00e0 la vue de tous une impression de perfection insurpassable de la m\u00e9canisation agricole.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Nous suivions la moissonneuse pour constituer les treziots ou teur\u2019ziaux comme on disait, sans doute nomm\u00e9s ainsi parce que constitu\u00e9s de treize gerbes de c\u00e9r\u00e9ales, trois fois quatre en croix, les \u00e9pis au centre, et la treizi\u00e8me couch\u00e9e au sommet, tourn\u00e9e vers l\u2019ouest pour prot\u00e9ger les autres du soleil et surtout des intemp\u00e9ries. C\u2019est une image que je n\u2019oublierai jamais\u00a0: un champ fra\u00eechement moissonn\u00e9 de chaumes blonds avec son alignement r\u00e9gulier de treziots sous le soleil d\u2019\u00e9t\u00e9, la beaut\u00e9 des couleurs de la paille sous le bleu du ciel, l\u2019odeur de la paille et des \u00e9pis, l\u2019aboutissement du travail de toute une ann\u00e9e et du travail bien fait, harmonieux.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Les grandes journ\u00e9es de d\u00e9but ao\u00fbt \u00e9taient enti\u00e8rement occup\u00e9es par la moisson. Toutes les personnes de la ferme participaient aux travaux selon leurs possibilit\u00e9s\u00a0: les hommes dans les champs, les femmes tant\u00f4t \u00e0 la cuisine pour pr\u00e9parer les repas et tant\u00f4t pour les amener \u00e0 midi sur le lieu de travail souvent \u00e9loign\u00e9s des b\u00e2timents de la ferme. Les enfants travaillaient aussi \u00e0 construire les treziots, ils allaient chercher un outil, un harnachement, de l\u2019eau ou tout ce qui pouvait manquer sur le terrain de la moisson.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>On avait conserv\u00e9 l\u2019habitude d\u2019utiliser l\u2019heure solaire comme souvent \u00e0 la campagne. Vers 5 heures de l\u2019apr\u00e8s-midi, tout le monde faisait une pause, hommes et animaux. C\u2019\u00e9tait l\u2019heure du go\u00fbter \u00e0 l\u2019ombre des arbres, pour abreuver et laisser souffler les chevaux, v\u00e9rifier leur harnais et le bon fonctionnement de la moissonneuse. La ma\u00eetresse de maison en tablier \u00e0 fleurs apportait \u00e0 manger, du sal\u00e9 et du sucr\u00e9 et beaucoup d\u2019eau dans des cruches en terre cuite.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Je me souviens que pendant la fenaison et la moisson j\u2019\u00e9tais charg\u00e9 d\u2019aller \u00e0 la ferme pour \u00e9couter la radio et rapporter les r\u00e9sultats de l\u2019\u00e9tape du Tour de France. Je notais sur un petit papier le classement de l\u2019\u00e9tape du jour, les \u00e9v\u00e9nements marquants et le classement g\u00e9n\u00e9ral. Et je courais vite \u00e0 travers champs apporter les nouvelles de la journ\u00e9e de course \u00e0 tous les travailleurs qui, jour apr\u00e8s jour, suivaient la grande \u00e9pop\u00e9e cycliste tr\u00e8s populaire \u00e0 cette \u00e9poque.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Je me vois du haut de mes 8 ans, et je n\u2019\u00e9tais pas bien grand, lire mon papier \u00e0 tous ces adultes assis par terre qui m\u2019\u00e9coutaient en silence et me posaient quelquefois des questions\u00a0:<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">15<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e9tape\u00a0: Robic, de l\u2019\u00e9quipe r\u00e9gionale de l\u2019Ouest, passe premier aux cols de Peyresourde, Aspin et Tourmalet. Robic remporte l\u2019\u00e9tape \u00e0 Pau avec 10 minutes 43 d\u2019avance sur le second.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Robic se retrouve 5<sup>\u00e8me<\/sup> au classement g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 8 minutes et 8 secondes de Vietto.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Je devais \u00eatre tr\u00e8s fier sur mes petites jambes.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">On conna\u00eet l\u2019\u00e9pilogue de ce fabuleux Tour de France 1947\u00a0: Robic n\u2019ayant jamais port\u00e9 le maillot jeune gagne pourtant le 34<sup>\u00e8me<\/sup> Tout de France en arrivant premier \u00e0 Paris ce m\u00e9morable 20 juillet. Dans les campagnes on se passionnait pour le Tour, on connaissait le nom des coureurs, les \u00e9quipes et bien s\u00fbr, chauvins on soutenait notre \u00e9quipe r\u00e9gionale Auvergne ou Centre puis ensuite seulement l\u2019\u00e9quipe de France. Le lendemain l\u2019un d\u2019entre nous lisait \u00e0 haute voix le compte-rendu complet de l\u2019\u00e9tape dans La Montagne. Puis chacun y allait de son commentaire et de ses pronostics pour la suite de la comp\u00e9tition.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Les souvenirs de cette \u00e9poque m\u2019ont tellement marqu\u00e9 que m\u00eame aujourd\u2019hui encore il m\u2019arrive de regarder, avec moins de passion certes les reportages t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s du Tour de France. Les journalistes ne parlaient pas de dopage, d\u2019EPO ou d\u2019amph\u00e9tamines et les coureurs \u00e9taient des h\u00e9ros modernes. Copi, Bartali, Bobet, Bahamont\u00e8s ou Charly Gaul ont passionn\u00e9 notre jeune \u00e2ge au moins autant que les Pieds nickel\u00e9s, les Trois mousquetaires, Tintin ou Sitting Bull. On ne les voyait pas plus, mais ils \u00e9taient bien pr\u00e9sents pour l\u2019enchantement de notre enfance.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Les gerbes de c\u00e9r\u00e9ales continuaient ainsi \u00e0 murir dans les champs, les grains \u00e0 se faire comme on disait, dans la chaleur de l\u2019\u00e9t\u00e9, pendant trois ou quatre semaines. Puis venait l\u2019op\u00e9ration du charreillage ou charroyage qui consistait \u00e0 transporter les gerbes avec des chars jusqu\u2019\u00e0 la ferme sur l\u2019aire de battage. Le char \u00e9tait en bois \u00e0 quatre roues, deux grandes \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, plus hautes que moi, deux petites \u00e0 l\u2019avant qui constituaient un avant-train mobile. Ces chars \u00e9taient g\u00e9n\u00e9ralement peints en bleu par le charron du village. On y attelait un cheval dans les brancards, mais en cas de trop lourde charge ou de champ en pente, on lui adjoignait un second cheval en file, simplement li\u00e9 aux brancards par deux traits m\u00e9talliques.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Deux hommes lan\u00e7aient ou tendaient \u00e0 bout de fourche les gerbes une \u00e0 une \u00e0 un troisi\u00e8me juch\u00e9 sur le char qui disposait les gerbes pour organiser la charge. Les gerbes \u00e9taient rang\u00e9es tr\u00e8s minutieusement afin de ne pas d\u00e9s\u00e9quilibrer le chargement lors du transport. Cette sc\u00e8ne se reproduisait de cette mani\u00e8re depuis si longtemps que j\u2019ai du mal \u00e0 penser qu\u2019elle ait pu dispara\u00eetre aujourd\u2019hui. On peut encore en voir des tableaux du XIX\u00e8me si\u00e8cle dans plusieurs mus\u00e9es de France. G\u00e9n\u00e9ralement personne n\u2019aime ces peintures au style jug\u00e9 pompier et pourtant, je suis \u00e9mu \u00e0 chaque fois que je vois cette sc\u00e8ne de labeur, calme, puissante, tellement symbolique du travail des paysans d\u2019autrefois.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Le char arrivait sur l\u2019aire de battage pr\u00e8s de la ferme o\u00f9 les gerbes \u00e9taient d\u00e9charg\u00e9es et empil\u00e9es en mailles ou gerbiers \u00e0 base rectangulaire ou en plongeons circulaires, par esp\u00e8ces\u00a0: mailles de bl\u00e9, plongeons d\u2019orge, d\u2019avoine ou de m\u00e9teil (m\u00e9lange de plusieurs c\u00e9r\u00e9ales destin\u00e9 \u00e0 l\u2019alimentation du b\u00e9tail et dont on faisait des farines).<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>En fonction de la quantit\u00e9, du nombre de treziots et donc de gerbes, l\u2019un des paysans savait parfaitement tracer la base de la maille ou du plongeon. Ensuite les gerbes \u00e9taient plac\u00e9es rang\u00e9e apr\u00e8s rang\u00e9e, bien tass\u00e9es les unes contre les autres, les \u00e9pis tourn\u00e9s vers l\u2019int\u00e9rieur pour bien les prot\u00e9ger, le cul de chaque gerbe formant la protection ext\u00e9rieure contre la pluie et le soleil. L\u2019\u00e9difice s\u2019\u00e9levait r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 chaque nouvelle rang\u00e9e puis se r\u00e9tr\u00e9cissait pour se terminer par une seule rang\u00e9e de gerbes tout en haut. On pla\u00e7ait alors l\u2019\u00e9chelle pour permettre \u00e0 celui qui disposait les derni\u00e8res gerbes de redescendre. Il fichait des b\u00e2tons de noisetier pour assujettir le toit de gerbes et les pr\u00e9munir contre les grands vents des orages de l\u2019\u00e9t\u00e9.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Quelques semaines plus tard commen\u00e7ait la campagne de battage qui s\u2019\u00e9talait sur un mois et demi environ dans les fermes de la r\u00e9gion. C\u2019\u00e9tait alors l\u2019occasion d\u2019une v\u00e9ritable entraide entre fermiers voisins car la batteuse n\u00e9cessitait pour la servir une main d\u2019\u0153uvre d\u2019une vingtaine d\u2019hommes environ. On \u00e9changeait donc les journ\u00e9es de batteuse d\u2019une ferme \u00e0 l\u2019autre. Les hommes arrivaient tr\u00e8s t\u00f4t le matin, avant l\u2019aube, des Belons, des Dioux, des Beaujeans ou des Jaumiers, des Chevaliers ou des Davids. Dans une grosse ferme comme Trevesse, il fallait compter deux jours \u00e0 deux jours et demi de battage selon les r\u00e9coltes.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>On assistait tout d\u2019abord \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e du mat\u00e9riel, nouveau par ses formes et imposant par sa taille\u00a0: l\u2019\u00e9norme batteuse Puzenat ou Soci\u00e9t\u00e9 Fran\u00e7aise en bois et en m\u00e9tal sur ses quatre roues de fer \u00e9tait un v\u00e9ritable monstre. A sept ou huit ans, je n\u2019avais jamais rien vu d\u2019aussi grand. Install\u00e9 \u00e0 bonne distance pour ne pas g\u00eaner les op\u00e9rations, on regardait l\u2019installation du mat\u00e9riel \u00e0 port\u00e9e des diff\u00e9rentes mailles. Dans l\u2019ordre le tracteur dont le moteur constituait la force motrice, la batteuse et la botteleuse. Chaque \u00e9l\u00e9ment \u00e9tait cal\u00e9 bien horizontalement \u00e0 l\u2019aide de planches et de cales en bois\u00a0: il fallait soulever les roues \u00e0 l\u2019aide de cric et v\u00e9rifier avec un niveau \u00e0 bulle. Venait ensuite l\u2019installation des longues courroies de cuir qui transmettaient le mouvement \u00e0 la batteuse et \u00e0 la botteleuse \u00e0 paille.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Chaque homme avait choisi ou \u00e9tait d\u00e9sign\u00e9 pour un poste de travail, je ne sais. Un ou quelquefois deux sur le gerbier lan\u00e7ait r\u00e9guli\u00e8rement les gerbes une \u00e0 une sur le sommet de la batteuse. Chaque gerbe, une \u00e0 une, \u00e9tait saisie par un ouvrier asservi au rythme de la machine, \u00e0 genoux devant la gueule grande ouverte du batteur tournant dans un vacarme assourdissant, avalant paille et \u00e9pis apr\u00e8s que le paysan, un couteau \u00e0 la main, eut coup\u00e9 la ficelle la liant. C\u2019\u00e9tait \u00e0 la fois le travail le plus p\u00e9nible et le plus dangereux. Dans la poussi\u00e8re, la chaleur d\u2019ao\u00fbt et le bruit infernal du batteur tournant sans cesse devant lui, juch\u00e9 tout en haut de la batteuse et obs\u00e9d\u00e9 par le rythme de la machine, le titulaire de ce poste \u00e9tait chang\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement. On racontait que chaque ann\u00e9e, l\u2019un d\u2019eux, rompu de fatigue, hypnotis\u00e9 par la gueule grande ouverte du batteur y \u00e9tait tomb\u00e9, happ\u00e9 par le m\u00e9canisme en rotation.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Il fallait d\u2019autres hommes aux diff\u00e9rents postes pour servir le monstre. L\u2019un recueillait le grain qui coulait r\u00e9guli\u00e8rement dans les sacs de jute. Un autre pesait chaque sac, tout juste 100 kg, un quintal et l\u2019inscrivait sur le carnet pour tenir les comptes de production et en d\u00e9duire le rendement. D\u2019autres, parmi les plus costauds effectuaient le transport des sacs jusqu\u2019au grenier o\u00f9 le grain \u00e9tait r\u00e9pandu sur le plancher pour y s\u00e9cher \u00e0 nouveau. D\u2019autres encore s\u2019occupaient de la paille qui sortait \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de la batteuse et aussit\u00f4t reprise par la presse qui \u00e9jectait r\u00e9guli\u00e8rement de grosses bottes de paille bien attach\u00e9es avec de la ficelle. Et puis ceux qui construisaient le pailler, c&rsquo;est-\u00e0-dire l\u2019\u00e9norme meule de paille que l\u2019on viendra chercher tout au long de l\u2019hiver pour la liti\u00e8re de tous les animaux de la ferme. Il n\u2019y a rien de perdu, tout a un usage, m\u00eame la balle que nous appelions le balou. Une soufflerie envoyait la balle par un long tuyau pour former un tas qui grossissait de jour en jour. On nous confiait \u00e0 nous les gamins le travail de r\u00e9partir le ba<span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>lou avec des fourches et de le tasser. Nous jouions comme des fous dans cette mati\u00e8re souple, l\u00e9g\u00e8re et chaude comme sur un trampoline, \u00e0 sauter, rebondir, s\u2019enfouir, se poursuivre\u2026 Jusqu\u2019au jour o\u00f9 l\u2019un d\u2019entre nous transper\u00e7a la cuisse de son copain avec une fourche. Un drame qui aurait bien pu \u00eatre pire. Le jeu fut termin\u00e9, au moins pour cette ann\u00e9e-l\u00e0\u00a0!<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Le soir venu, fin de journ\u00e9e br\u00fblante d\u2019ao\u00fbt, souvent orageuse, rompus de fatigue et de bruit, les hommes de la batteuse retiraient leur mouchoir de cou, secouaient leurs v\u00eatements recouverts de poussi\u00e8re du plat de la main, et s\u2019asseyaient en silence pour se d\u00e9salt\u00e9rer. Certains allaient ensuite se baigner dans l\u2019\u00e9tang tout proche, d\u2019autres se passaient simplement la t\u00eate sous un robinet pour retrouver quelque fra\u00eecheur, d\u2019autres enfin restaient assis \u00e0 l\u2019ombre d\u2019une meule ou d\u2019un arbre, comme h\u00e9b\u00e9t\u00e9s par toute une journ\u00e9e de travail, une cruche d\u2019eau fra\u00eeche \u00e0 port\u00e9e de main. Un temps de silence retrouv\u00e9 s\u2019\u00e9coulait avant le repas du soir, un temps de retour au calme pour le corps, le c\u0153ur et l\u2019esprit. Il se formait de petits groupes de discussion dans un coin de la cour, plus loin, un autre montrait son nouveau v\u00e9lo avec cale-pied comme les coureurs du Tour, un solitaire s\u2019isolait pour lire \u00ab\u00a0La Montagne\u00a0\u00bb, d\u2019autres enfin organisaient la sortie du dimanche \u00e0 la f\u00eate patronale du village voisin o\u00f9 le bal constituait un des rares moments de fr\u00e9quentation des jeunes filles \u00e0 marier.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Deux ou trois hommes continuaient leur travail autour du monstre pour le nettoyer, le graisser, retendre les courroies, v\u00e9rifier le fonctionnement de toute cette complexe m\u00e9canique afin que tout soit pr\u00eat le lendemain matin pour une nouvelle journ\u00e9e de travail. Mon cousin Ren\u00e9 venait voir le carnet pour se rendre compte de la production de la journ\u00e9e, puis il montait au grenier admirer les tas de bl\u00e9, d\u2019avoine ou d\u2019orge mis \u00e0 s\u00e9cher sur les planchers. \u00ab <\/span><span style=\"font-family: &quot;Times New Roman&quot;,&quot;serif&quot;;\">\u00c7<\/span><span style=\"font-family: Garamond;\">a a bien gren\u00e9 cette ann\u00e9e\u00a0\u00bb disait-il, content de son travail.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>&#8211; \u00ab\u00a0A table, \u00e0 table\u00a0!&#8230;\u00a0\u00bb<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Personne ne se faisait prier. Durant la p\u00e9riode de la batteuse, le repas du soir \u00e9tait le principal repas de la journ\u00e9e, le plus long aussi. La grande table de ferme \u00e9tait occup\u00e9e selon un ordre de pr\u00e9s\u00e9ance non dit o\u00f9 chacun trouvait sa place. Le menu \u00e9tait simple mais roboratif, \u00e0 base de produits de la ferme. Ce n\u2019\u00e9tait pas une tr\u00e8s bonne p\u00e9riode pour les volailles\u00a0: les poulets avaient \u00e9t\u00e9 saign\u00e9s la veille, mon cousin Ren\u00e9 avait coup\u00e9 les cous des canards ou des oies \u00e0 la hache sur le billot. Les hommes assis mangeaient en silence, lentement et d\u2019abondance. Les femmes s\u2019activaient aux fourneaux et pour apporter les plats sur la table ainsi que le vin et l\u2019eau.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>La vraie f\u00eate avait lieu le dernier soir dans chaque ferme, avec un exceptionnel qui faisait l\u2019orgueil de la ma\u00eetresse de maison\u00a0; puis venaient des chants, des histoires dr\u00f4les, des plaisanteries grivoises sans cesse r\u00e9p\u00e9t\u00e9es. Du haut de mes 8 ou 9 ans, j\u2019ai beau ouvrir grands mes yeux et mes oreilles, je ne comprenais pas tout. Je savais bien qu\u2019il se disait des choses qui tournaient autour des mauvaises pens\u00e9es dont nous avait parl\u00e9 le cur\u00e9 Jonon au cat\u00e9chisme sans nous dire exactement de quoi il s\u2019agissait, si ce n\u2019est des histoires de gar\u00e7ons et de filles. La soir\u00e9e se prolongeait et apr\u00e8s cette dure journ\u00e9e de travail ils n\u2019avaient pas sommeil. Les plaisanteries de plus en plus grivoises faisaient se tendre les oreilles. Les uns \u00e9voquaient le conseil de r\u00e9vision et leur visite aux 6 fesses \u00e0 Moulins. De quoi peut-il bien s\u2019agir avec un nom pareil\u00a0? On racontait aussi que untel et untelle et bien\u2026J\u2019\u00e9tais trop jeune pour me rendre compte de tout ce qui se passait autour de moi, mais je voyais bien que les jeunes, gar\u00e7ons et filles n\u2019\u00e9taient pas si fatigu\u00e9s la nuit venue. Je ne comprenais pas tout, mais j\u2019en savais assez pour ne pas \u00eatre dupe et, h\u00e9las, encore trop jeune pour pouvoir participer \u00e0 ces jeux l\u00e0, pour les suivre dans les fenils ou derri\u00e8re les haies sous la lune et les voir revenir \u00e0 la table commune le feu aux joues et l\u2019\u0153il chavir\u00e9.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Quelques-uns dormaient sur place, d\u2019autres repartaient dans la nuit pour les fermes voisines. Mes yeux \u00e9taient lourds, j\u2019avais comme du sable sous les paupi\u00e8res. Je regagnais ma chambre mais j\u2019entendais encore l\u2019animation dans la grande salle commune de la ferme juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 avant de tomber dans le grand sommeil r\u00e9parateur.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"mso-spacerun: yes;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>L\u2019\u00e9norme mat\u00e9riel de battage reparti vers la ferme voisine, il fallait tout ranger, remettre les outils en place pour la batteuse de l\u2019ann\u00e9e suivante. Chatenet, le commis de la ferme, allait suivre la batteuse de ferme en ferme pour\u00a0\u00ab\u00a0rendre\u00a0\u00bb les journ\u00e9es de batteuse.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Dans l\u2019imm\u00e9diat apr\u00e8s guerre, la saison de la batteuse constituait un temps de travail tr\u00e8s intense, le couronnement des efforts de toute une ann\u00e9e de travaux dans les champs. C\u2019\u00e9tait aussi un moment, une parenth\u00e8se dans la suite monotone des jours o\u00f9 tous les travaux se faisaient, seul ou en famille, une courte p\u00e9riode o\u00f9 la ferme \u00e9tait envahie par les jeunes hommes de la voisin\u00e9e que l\u2019on ne voyait pas le reste de l\u2019ann\u00e9e. Cette courte p\u00e9riode de la batteuse \u00e9tait aussi marqu\u00e9e par des journ\u00e9es de bruit inhabituel dans les campagnes o\u00f9 tout se faisait encore sans moteur, \u00e0 la main, \u00e0 la force musculaire des hommes et des animaux, les chevaux et les b\u0153ufs. La batteuse a repr\u00e9sent\u00e9 le d\u00e9but de la m\u00e9canisation dans les fermes bourbonnaises. Ce n\u2019est que dans les ann\u00e9es 50 et 60 que les tracteurs ont commenc\u00e9 \u00e0 remplacer tr\u00e8s progressivement la traction animale pour effectuer les gros travaux de labour, de hersage, de semis, de fauchage et de transport. Puis est venue la moissonneuse-batteuse avec une barre de coupe de 2 ou 3 m\u00e8tres, conduite par un seul homme, faisant seul le travail de 10 ou 20 hommes, jour et nuit. J\u2019entends encore mon grand-p\u00e8re Jean, le boulanger de Thionne fulminer contre la moissonneuse-batteuse et les nouvelles vari\u00e9t\u00e9s de bl\u00e9 am\u00e9ricaines qui avaient sonn\u00e9 le glas du bon pain d\u2019autrefois. Pourquoi avoir abandonn\u00e9 les bonnes vari\u00e9t\u00e9s de bl\u00e9 panifiables traditionnelles utilis\u00e9es depuis des si\u00e8cles\u00a0? Pourquoi moissonner si t\u00f4t en saison, aussi vite, sans laisser comme il disait le bl\u00e9 \u00ab\u00a0se faire\u00a0\u00bb\u00a0dans l\u2019\u00e9pi, m\u00fbrir tranquillement sur pied d\u2019abord, puis en treziot dans le champ, dans la maille ensuite, puis battu bien sec et enfin conserv\u00e9 dans un grenier bien a\u00e9r\u00e9, remu\u00e9 \u00e0 la pelle de bois quand il le fallait ? Autrefois, c&rsquo;est-\u00e0-dire du temps de sa jeunesse, on savait prendre son temps pour une r\u00e9colte en \u00e9tapes oblig\u00e9es sur 2 voire 3 mois avant de conduire le grain au moulin. Moulin qui n\u2019en est plus un puisqu\u2019on l\u2019appelle maintenant minoterie. La diff\u00e9rence n\u2019est pas que de nom\u00a0: les meules de pierre ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9es par des cylindres d\u2019acier et la farine n\u2019est plus la m\u00eame. Broyer les grains de bl\u00e9 entre deux pierres tournant \u00a0lentement, c\u2019est tr\u00e8s diff\u00e9rent d\u2019\u00e9craser entre des rouleaux d\u2019acier tournant \u00e0 grande vitesse. La vitesse, toujours la VITESSE\u00a0\u2026\u00a0! Ne serait-ce pas le ma\u00eetre mot de 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle\u00a0: vite, plus vite, toujours plus vite\u00a0!&#8230;<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Et pourtant la m\u00e9canisation a repr\u00e9sent\u00e9 un immense espoir pour le monde paysan. Elle a permis de ne plus \u00eatre \u00e0 la merci des animaux de trait qu\u2019il faut r\u00e9guli\u00e8rement laisser se reposer au bout de la raie de labour, leur donner \u00e0 manger et \u00e0 boire, faire des attel\u00e9es de 3 heures, s\u2019arr\u00eater encore. Une vie plus lente, plus calme aupr\u00e8s des animaux. Et puis les animaux, chevaux et b\u0153ufs ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par le tracteur, avec un moteur thermique consommant de l\u2019essence ou du gas-oil, fumant et p\u00e9taradant tout au long de la journ\u00e9e. Quelle fiert\u00e9 que ces premiers tracteurs aux couleurs vives pour les jeunes propri\u00e9taires\u00a0! Un seul homme, un tracteur et une charrue \u00e0 socs multiples labouraient plus en un seul jour que 10 laboureurs, avec moins de fatigue, du beau travail, bien r\u00e9gulier. Au bout du compte, les paysans y ont-ils vraiment gagn\u00e9\u00a0? Ils se sont endett\u00e9s pour acheter tout leur mat\u00e9riel et c\u2019est principalement le Cr\u00e9dit Agricole qui s\u2019est enrichi et qui tient sous sa coupe les agriculteurs. Un seul homme est rest\u00e9 dans chaque ferme, les fr\u00e8res et les s\u0153urs sont partis \u00e0 la ville trouver un travail. Seul, sans laboureur, sans commis, \u00e0 tout faire eux-m\u00eames en se m\u00e9canisant toujours plus et dans l\u2019obligation d\u2019agrandir la superficie de la ferme pour survivre. Ils se sont fracass\u00e9 le dos sur les tracteurs, secou\u00e9s, vibr\u00e9s toute la journ\u00e9e. Pendant 2 si\u00e8cles, la campagne bourbonnaise n\u2019avait que tr\u00e8s peu chang\u00e9, mais en 20 ans seulement, tout a \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9 par la m\u00e9canisation. Le paysan est devenu un entrepreneur.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Apr\u00e8s la batteuse, la ferme redevenait silencieuse. Un autre \u00e9v\u00e9nement annuel approchait et il fallait le pr\u00e9parer\u00a0: l\u2019ouverture de la chasse. Les fusils rang\u00e9s bien graiss\u00e9s depuis la fermeture \u00e9taient ressortis, nettoy\u00e9s, bichonn\u00e9s. Et il fallait faire de nouvelles cartouches. C\u2019\u00e9tait l\u2019occupation d\u2019une veill\u00e9e, voire de plusieurs. Tout le mat\u00e9riel \u00e9tait sorti sur la grande table\u00a0: les douilles vides r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es, les outils pour peser, remplir les cartouches, les sertir. Du mat\u00e9riel achet\u00e9 par correspondance \u00e0 Manufrance \u00e0 Saint-Etienne, le fournisseur des chasseurs. Il fallait d\u2019abord \u00f4ter l\u2019amorce usag\u00e9e du culot de cuivre, sertir une amorce neuve, puis verser une dose de poudre avec une chargette mesurant la quantit\u00e9 de poudre n\u00e9cessaire, placer une bourre de li\u00e8ge ou de feutre et mesurer \u00e0 l\u2019aide d\u2019une autre chargette les plombs, placer le cartons portant la taille du plomb\u00a0: 4, 5, 8. Et ne pas se tromper\u00a0! Enfin sertir la cartouche finie \u00e0 l\u2019aide d\u2019un sertisseur \u00e0 manivelle fix\u00e9 sur la table. Travail de pr\u00e9cision, si minutieux que le plus grand silence r\u00e9gnait dans la pi\u00e8ce. A la fin, on avait sur la table les cartouches termin\u00e9es, pr\u00eates pour l\u2019ouverture rang\u00e9es par num\u00e9ro de plomb et par couleur pour ne pas les confondre\u00a0: des douilles bleues, rouges, vertes ou jaunes.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt 53.25pt; text-indent: -18pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt list 53.25pt; mso-list: l0 level1 lfo1;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"mso-fareast-font-family: Garamond; mso-bidi-font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-list: Ignore;\"><span style=\"font-size: small; font-family: Garamond;\">&#8211;<\/span><span style=\"font: 7pt &quot;Times New Roman&quot;;\"> <\/span><\/span><\/span><span style=\"font-size: small; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0Demain nous essaierons les cartouches de 8 o\u00f9 nous avons mis les nouveaux croisillons \u00e0 dispersion\u00a0\u00bb d\u00e9cida notre cousin Ren\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Le lendemain matin en effet, je fus charg\u00e9 d\u2019aller fixer une page du journal local \u00ab\u00a0La Montagne\u00a0\u00bb sur la porte de la grange avec des punaises. Ren\u00e9 mit une de ces cartouches dans le fusil, \u00e9paula et tira. Puis nous avons compt\u00e9 le nombre de trous caus\u00e9s par le petit plomb et observ\u00e9 sa dispersion.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>&#8211; \u00ab\u00a0C\u2019est bien dit Ren\u00e9. Enl\u00e8ve cette feuille et met m\u2019en une autre.\u00a0\u00bb Et il tira \u00e0 nouveau pour v\u00e9rifier. Obtenant le m\u00eame r\u00e9sultat, il fut satisfait.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Tout \u00e9tait pr\u00eat pour l\u2019ouverture\u00a0: le mat\u00e9riel, les v\u00eatements, les chiens. De plus, le grand-oncle, le cousin Ren\u00e9 et le laboureur Chatenet savaient o\u00f9 se trouvaient les faisans, les perdreaux et les li\u00e8vres. Le grand \u00e9v\u00e9nement de l\u2019ann\u00e9e dont ils avaient \u00e9t\u00e9 priv\u00e9s pendant les 5 ann\u00e9es de la guerre pouvait avoir lieu.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Je me souviens aussi qu\u2019une ann\u00e9e, les hommes avaient d\u00e9frich\u00e9 une partie de for\u00eat sur la ferme. Les arbres avaient \u00e9t\u00e9 abattus pendant l\u2019hiver, les souches arrach\u00e9es. Afin de pr\u00e9parer ce nouveau champ pour la culture, nous devions le labourer. L\u2019oncle et le cousin Ren\u00e9 avaient attel\u00e9 trois paires de b\u0153ufs blancs \u00e0 une \u00e9norme charrue brabant. J\u2019avais un aiguillon, un grand b\u00e2ton de noisetier avec un clou de fer au bout qui me servait \u00e0 piquer les b\u0153ufs de t\u00eate pour les faire d\u00e9marrer quand mon cousin me le demandait. Un attelage comme je n\u2019en avais jamais vu s\u2019\u00e9branlait, d\u2019une puissance terrible, mais tr\u00e8s douce et qui s\u2019arr\u00eatait au moindre obstacle, une grosse pierre ou une souche oubli\u00e9e que nous sortions de terre avant de red\u00e9marrer. Un attelage de chevaux auraient cass\u00e9 le mat\u00e9riel ou les harnais\u00a0; pas les b\u0153ufs.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>J\u2019ai pass\u00e9 des vacances merveilleuses \u00e0 Trevesse, m\u00eame si ce n\u2019\u00e9tait pas toujours de tout repos. Je pense que mon fr\u00e8re Michel aussi, lui qui \u00e9tait encore plus que moi dans son \u00e9l\u00e9ment dans une grande et vraie ferme. J\u2019en ai gard\u00e9 de multiples souvenirs encore tr\u00e8s pr\u00e9sents aujourd\u2019hui, 65 plus tard.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify; tab-stops: 35.45pt;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\"> <\/span>Je me souviens du dimanche matin o\u00f9 l\u2019on ne travaillait pas, en principe. Sauf urgence de foin ou de moisson. Nous entretenions le harnachement des chevaux\u00a0: il fallait v\u00e9rifier les cuirs et les boucles, faire briller tout ce qui \u00e9tait en cuivre notamment les grelots des colliers des chevaux. Et il y en avait une ribambelle sur chaque collier\u00a0! Remettre du chanvre \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 des fouets et apprendre \u00e0 le faire claquer, d\u2019un coup sec du poignet. C\u2019\u00e9tait m\u00eame le concours de celui qui le ferait le mieux claquer. Des occupations de petit paysan\u2026<\/span><\/span><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>TREVESSE. A Thionne, toute notre famille vivait au double rythme du commerce et de la ferme. Le magasin Ch\u00e9rasse proposait toutes les marchandises dont on pouvait avoir besoin \u00e0 la campagne. C\u2019\u00e9tait une sorte de drugstore \u00e0 l\u2019am\u00e9ricaine o\u00f9, en plus du pain et de l\u2019\u00e9picerie, on trouvait de la mercerie, des jouets, des sabots, &#8230; <a title=\"Trevesse\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/2015\/05\/24\/trevesse-2\/\" aria-label=\"En savoir plus sur Trevesse\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-56","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/56","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=56"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/56\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":60,"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/56\/revisions\/60"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=56"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=56"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=56"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}