{"id":55,"date":"2012-03-02T07:51:49","date_gmt":"2012-03-02T07:51:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cherasse.com\/?p=18"},"modified":"2025-10-13T10:12:28","modified_gmt":"2025-10-13T08:12:28","slug":"les-sabots","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/2012\/03\/02\/les-sabots\/","title":{"rendered":"Les sabots"},"content":{"rendered":"<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><strong style=\"mso-bidi-font-weight: normal;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/strong><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><strong style=\"mso-bidi-font-weight: normal;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/strong><\/p>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><strong style=\"mso-bidi-font-weight: normal;\">Les sabots.<\/strong><\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><strong style=\"mso-bidi-font-weight: normal;\"> <\/strong><\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><strong style=\"mso-bidi-font-weight: normal;\"> <\/strong><\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\">&#8211;\u00a0On n\u2019y comprend rien de rien\u00a0! Avec le gendarme Levasseur on s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 fait berner il y a trois semaines. Aujourd\u2019hui, m\u00eame chose, au m\u00eame endroit, dans le bois de la Caille.\u00a0\u00bb<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\">&#8211;\u00a0Exactement chef, on s\u2019est encore fait avoir\u00a0! Comme des bleus\u00a0!<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">Le brigadier Gourlier et le gendarme Levasseur de la brigade de Jaligny sont assis tous les deux, se r\u00e9chauffent et se s\u00e8chent tant bien que mal pr\u00e8s du Godin qui fume, ronfle et craqu\u00e8te au milieu du caf\u00e9 de mes grands-parents. Il faut dire qu\u2019il fait un temps \u00e0 ne pas mettre un chien dehors. A plus forte raison un gendarme et donc deux, puisque ces b\u00eates-l\u00e0 vont toujours par couple. Ils tentent de se r\u00e9chauffer aussi \u00e0 coup de petits verres de rhum.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">Juste avant la No\u00ebl il est bien tomb\u00e9 quarante centim\u00e8tres de neige sur un sol bien gel\u00e9, ce qui fait qu\u2019\u00e0 la mi-f\u00e9vrier, tout est encore blanc, gel\u00e9, glac\u00e9, \u00e0 la grande joie des gamins que nous sommes.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">Que pouvait-il se passer, \u00e0 Thionne, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment dans les bois de la Caille, en cet hiver d\u2019apr\u00e8s la guerre, pour interloquer les braves pandores de Jaligny, une fois encore bredouilles\u00a0?<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt;\">Bredouilles est le terme appropri\u00e9, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une histoire de chasse. La chasse, dans l\u2019imm\u00e9diat apr\u00e8s guerre, je ne sais plus s\u2019il s\u2019agit de l\u2019hiver 45 ou de celui de 46, la chasse est une des pr\u00e9occupations essentielles de beaucoup d\u2019habitants m\u00e2les de Thionne, et cela pour plusieurs raisons. La premi\u00e8re et la plus importante, c\u2019est sans doute parce qu\u2019ils en ont \u00e9t\u00e9 priv\u00e9s pendant cinq longues ann\u00e9es. Pour ceux qui avaient \u00e9t\u00e9 prisonniers en Allemagne, comme pour ceux \u00e0 qui la Kommandantur avait r\u00e9quisitionn\u00e9 fusil et cartouches. Et m\u00eame pour ceux qui avaient un fusil de chasse bien cach\u00e9 dans la paille au-dessus des cochons, car tirer un coup de fusil, un seul, c\u2019\u00e9tait se d\u00e9noncer. Ou alors pour une raison majeure, comme tirer sur une sentinelle allemande gardant le d\u00e9p\u00f4t de munitions de la \u2018\u2019Pierre qui danse\u2019\u2019. Et dans cette \u00e9ventualit\u00e9, c\u2019\u00e9tait moins raisonnable comme on disait dans les bistrots du bourg chaque fois que des irresponsables faisaient courir des risques de repr\u00e9sailles \u00e0 une population qui attendait impatiemment que les occupants repartent comme ils \u00e9taient venus, sans tambour ni trompette.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">La chasse \u00e9tait donc de la plus haute importance. C\u2019\u00e9tait un droit qui avait \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9 au seigneur local lors de grande R\u00e9volution, celle de 89. Il n\u2019\u00e9tait donc pas question de revenir sur un droit aussi fondamental.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">Une autre raison tout aussi valable r\u00e9side dans le fait qu\u2019en ces lendemains de guerre il y a bien peu de distractions. Boire une chopine chez la Maria, le Pernod (fils) qui est enfin revenu, chez Bouillot, taper une petite belote entre copains ou se r\u00e9unir \u00e0 la veill\u00e9e pour casser les noix en famille\u00a0 et se fournir en huile pr\u00e9cieuse et parfum\u00e9e\u00a0: on a bien vite fait le tour des r\u00e9jouissances, en dehors bien s\u00fbr des nombreuses f\u00eates carillonn\u00e9es, c\u2019est \u00e0 dire religieuses.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">La chasse avait \u00e9t\u00e9 interdite pendant toute la guerre. Peu de gens avaient mang\u00e9 du gibier, enfin je veux dire du grand gibier qu\u2019il y a par chez nous\u00a0: les cochons, c\u2019est ainsi qu\u2019on a toujours nomm\u00e9 les sangliers ou les chevreuils. C\u2019est de la viande qui a du go\u00fbt\u00a0: un gigot de chevreuil ou un r\u00f4ti d\u2019\u00e9chine de marcassin comme les pr\u00e9paraient ma maman, on en garde le go\u00fbt pour toute une vie\u00a0! D\u2019autant plus que ces b\u00eates-l\u00e0 qu\u2019on n\u2019a pas chass\u00e9es pendant quatre ans pullulent aujourd\u2019hui dans tous les bois et causent des d\u00e9g\u00e2ts consid\u00e9rables aux cultures, non seulement dans les champs en lisi\u00e8re, mais jusqu\u2019aux abords du village.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">Des lapins de garenne, des li\u00e8vres, des perdrix, des faisans, on en a toujours attrap\u00e9, et sans bruit. A quoi serviraient-ils donc les collets, les pi\u00e8ges et m\u00eame la glu\u00a0? Pi\u00e8ges silencieux bien utiles pour ne pas perdre le go\u00fbt du gibier.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">Mais revenons \u00e0 notre histoire.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">Les gendarmes sont \u00e0 nouveau inform\u00e9s une semaine plus tard que se pr\u00e9pare une nouvelle chasse, interdite puisque nous sommes en p\u00e9riode de fermeture. Par qui sont-ils renseign\u00e9s\u00a0? Plusieurs personnes peuvent y avoir int\u00e9r\u00eat pour des raisons diff\u00e9rentes. Mais je n\u2019en dirais pas plus. Les d\u00e9nonciations ont toujours exist\u00e9es dans nos campagnes, et je vous laisse deviner combien elles ont fleuri pendant quatre ann\u00e9es d\u2019occupation\u00a0!<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">Enfin, toujours est-il qu\u2019une nouvelle traque est projet\u00e9e. Se faire avoir une fois, passe, deux fois, c\u2019est d\u00e9shonorant\u00a0! Force doit rester \u00e0 la loi, et la loi, c\u2019est le gendarme qui la fait respecter, sacrebleu\u00a0!<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\">Nous sommes en f\u00e9vrier et le ciel est d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment bleu. Chaque nuit, la temp\u00e9rature descend \u00e0 des -10\u00b0 et m\u00eame -15. Il g\u00e8le \u00e0 pierre fendre. Pourtant un changement de temps s\u2019annonce, le vent a tourn\u00e9 \u00e0 l\u2019ouest, au sud-ouest m\u00eame. Les nuages ne vont pas tarder \u00e0 arriver du c\u00f4t\u00e9 de Moulins comme nous l\u2019a dit hier soir Jean Ch\u00e9rasse, le boulanger, qui est une vraie station m\u00e9t\u00e9o \u00e0 lui tout seul.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt 53.4pt; text-indent: -18pt; text-align: justify; mso-list: l0 level1 lfo1; tab-stops: list 53.4pt;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Brigadier, c\u2019est pour ce soir.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt 53.4pt; text-indent: -18pt; text-align: justify; mso-list: l0 level1 lfo1; tab-stops: list 53.4pt;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Et surtout, Levasseur, couvrez-vous bien. Il n\u2019est pas question d\u2019avoir froid comme la semaine derni\u00e8re. C\u2019est notre derni\u00e8re chance de l\u2019appr\u00e9hender avec ce fichu temps qui va changer.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt 53.4pt; text-indent: -18pt; text-align: justify; mso-list: l0 level1 lfo1; tab-stops: list 53.4pt;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je pr\u00e9pare les chevaux pour huit heures.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\">Ah oui, il faut que je vous dise aussi\u00a0: \u00e0 la brigade, ils poss\u00e8dent une vieille automobile, une C4 Citro\u00ebn d\u2019avant guerre, moteur poussif, pneus usagers et peu d\u2019essence. On la garde pour les grandes occasions. Et puis avec cette neige gel\u00e9e sur les routes, elle est inutilisable\u00a0: trop lourde, difficile \u00e0 man\u0153uvrer avec ses pneus lisses. Les deux bicyclettes r\u00e9glementaires de la brigade sont bonnes pour l\u2019\u00e9t\u00e9, mais rendez-vous compte avec cette saison. Les gendarmes sortiront donc Fanfaron et Clairon, deux hongres sans \u00e2ge, r\u00e9form\u00e9s du r\u00e9giment d\u2019artillerie de Moulins.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">Imaginez avec moi sur la route de Thionne cet \u00e9quipage de deux cavaliers v\u00eatus de sombre, k\u00e9pis et capotes noirs, chevaux au pas, sans aucun bruit sur la route enneig\u00e9e. Les nuages arrivent, encore clairsem\u00e9s mais de plus en plus rapides dans le ciel, et qui, successivement cachent et d\u00e9couvrent une pleine lune encore plus blafarde dans ce paysage de neige.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">Ils\u00a0 traversent le village sans rencontrer \u00e2me qui vive, personne ne quitterait la proximit\u00e9 du po\u00eale qui ronfle par un temps pareil. Ils se dirigent non pas vers le bois de la Caille comme les fois pr\u00e9c\u00e9dentes, mais \u00e0 l\u2019oppos\u00e9\u00a0: ils vont passer par l\u2019\u00e9tang Landois, le domaine de Grasses vaches, puis par le chemin forestier des Gardes, rester en lisi\u00e8re du bois des Charbonni\u00e8res. Ils vont le coincer \u00e0 l\u2019\u00e9tang de la Lune, au milieu du bois, c\u2019est s\u00fbr, ils le savent, ils vont le suivre \u00e0 la trace, dans cette neige c\u2019est un jeu d\u2019enfant. Rira bien qui rira le dernier\u00a0! Le prendre, le d\u00e9masquer, celui qui depuis si longtemps se moque des garde-chasses et des gendarmes, de l\u2019autorit\u00e9, le jeter en prison ou \u00e0 tout le moins lui dresser un proc\u00e8s en bonne et due forme. Et ils savent qu\u2019il agit seul et eux, ils sont deux. Avec la loi pour eux, saperlipopette\u00a0!<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">Arriv\u00e9s \u00e0 la lisi\u00e8re de la for\u00eat, ils attachent Clairon et Fanfaron \u00e0 un jeune ch\u00eane et poursuivent leur chemin \u00e0 pied. Les grosses chaussures clout\u00e9es et les gu\u00eatres rigides r\u00e9glementaires ce n\u2019est pas ce qu\u2019on fait de mieux pour marcher dans toute cette neige. Le layon qui les conduit vers l\u2019\u00e9tang de la Lune, ils le connaissent bien pour l\u2019avoir emprunt\u00e9 de nombreuses fois. Les animaux de la for\u00eat ont laiss\u00e9 les traces de leur passage dans tous les sens\u00a0: li\u00e8vres, sangliers, garennes, chevreuils, renards. La neige est \u00e9paisse et de temps \u00e0 autre l\u2019un d\u2019eux s\u2019enfonce jusqu\u2019\u00e0 mi-cuisse dans un foss\u00e9 ou une fondri\u00e8re que l\u2019on ne voit plus, en prof\u00e9rant un juron \u00e9touff\u00e9. Le vent souffle dans les grands arbres d\u00e9nud\u00e9s au-dessus d\u2019eux, les branches ou les troncs des baliveaux frott\u00e9s les une contre les autres produisent des bruits inqui\u00e9tants. Un oiseau d\u00e9rang\u00e9 dans son sommeil s\u2019envole. La lune de plus en plus basse sur l\u2019horizon \u00e9claire de sa lumi\u00e8re froide comme en plein jour, puis, d\u2019un seul coup dispara\u00eet derri\u00e8re un nuage et plonge le paysage dans une obscurit\u00e9 presque parfaite. Quel m\u00e9tier tout de m\u00eame que celui de gendarme dans ce coin perdu. Pendant que tout le monde dort, bien au chaud sous les duvets de plumes d\u2019oie, eux, ils font respecter la loi\u00a0! Et se g\u00e8lent dans les bois.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">Un coup de feu claque, un seul, loin devant dans la nuit et fait \u00e9cho dans le silence de la for\u00eat, multipli\u00e9, amplifi\u00e9. Les deux hommes s\u2019immobilisent, se regardent, droits et noirs dans la nuit blanche. O\u00f9\u00a0? D\u2019o\u00f9 cela provient-il\u00a0? O\u00f9 est-il\u00a0? Un seul coup\u00a0: il a tir\u00e9 juste. Cela, ils le savent. Pas question pour lui de g\u00e2cher une cartouche. Le brigadier qui marche devant indique la direction de la main tendue. C\u2019est lui le chef de groupe, il ne peut donc pas se tromper puisqu\u2019il est le plus ancien dans le grade le plus \u00e9lev\u00e9. Comme un seul homme, ils reprennent leur marche, sentant que le gibier qu\u2019ils poursuivent ne peut plus leur \u00e9chapper.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">La lune joue toujours le m\u00eame jeu, elle \u00e9claire la sc\u00e8ne, elle se cache derri\u00e8re un nuage. Dans la for\u00eat, avec la marche, il fait de moins en moins froid. Ils arrivent \u00e0 la queue de l\u2019\u00e9tang et, sans s\u2019arr\u00eater se dirigent vers la chauss\u00e9e, cette lev\u00e9e de terre construite \u00e0 cet endroit sur le ruisseau le Charnay pour cr\u00e9er la retenue d\u2019eau. C\u2019est une belle all\u00e9e cavali\u00e8re, large, qui domine l\u2019\u00e9tang situ\u00e9 au beau milieu des bois. L\u2019eau ondule l\u00e9g\u00e8rement, la lune s\u2019y refl\u00e8te \u00e0 travers les arbres entre les masses d\u2019herbes flottantes que l\u2019on devine et les plaques de glace orn\u00e9es de bulles d\u2019air et de feuilles mortes emprisonn\u00e9es. C\u2019est f\u00e9\u00e9rique, mais franchement, personne n\u2019est l\u00e0 ce soir pour admirer le clair de lune sur l\u2019eau. En contrebas de l\u2019\u00e9tang, un jeune taillis de 4 ou 5 ans sous des ch\u00eanes centenaires. Depuis qu\u2019ils se rapprochent du braconnier, les deux hommes marchent d\u2019un pas plus alerte. Ils avancent sur la berge jusqu\u2019\u00e0 la bonde, la d\u00e9passent et tout \u00e0 coup croisent des traces de pas dans la neige\u00a0: un homme, un seul, chauss\u00e9 de sabots. On le tient, se disent-ils sans se parler.\u00a0 Sans se concerter ils suivent cette piste, ils sont derri\u00e8re lui, ils le tiennent d\u00e9j\u00e0. Silencieusement, l\u2019\u0153il fix\u00e9 sur la trace parall\u00e8le laiss\u00e9e par les deux sabots, ils avancent. A peine deux cents m\u00e8tres plus loin, des pas plus nombreux dans la neige toute pi\u00e9tin\u00e9e \u00e0 cet endroit pr\u00e8s d\u2019un groupe de baliveaux de ch\u00e2taigniers. Puis les traces reprennent une autre direction dans le bois, et vingt pas plus loin d\u2019autres traces, un pi\u00e9tinement et du sang.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt 53.4pt; text-indent: -18pt; text-align: justify; mso-list: l0 level1 lfo1; tab-stops: list 53.4pt;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Chevreuil chuchote le brigadier. Il a tir\u00e9 de l\u00e0-bas. La b\u00eate s\u2019est \u00e9croul\u00e9e, tu\u00e9e net, ici. Il l\u2019a fait pisser, regarde, puis il l\u2019a charg\u00e9e en travers de ses \u00e9paules, retir\u00e9 la cartouche non utilis\u00e9e de son fusil et rang\u00e9 la douille encore fumante dans sa poche. Pas de trace sur place, c\u2019est un malin\u00a0! Il a mis son fusil au creux de son bras droit laissant sa main gauche libre. Il est ensuite reparti par l\u00e0\u00a0: il n\u2019y a plus qu\u2019\u00e0 le suivre.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\">La piste est toute indiqu\u00e9e dans la neige, la trace du nez de chaque sabot donnant la direction, le talon \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. Impossible de se tromper, il y a m\u00eame des clous, comme sous tous les sabots d\u2019hiver. Et tout le monde porte des sabots par ici \u00e0 cette saison, avec de grosses gu\u00eatres \u00e0 courroies de cuir.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt 53.4pt; text-indent: -18pt; text-align: justify; mso-list: l0 level1 lfo1; tab-stops: list 53.4pt;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mais o\u00f9 nous emm\u00e8ne-t-il\u00a0? O\u00f9 va-t-il par l\u00e0\u00a0? Vers Chapeau\u00a0? Vers Vaumas\u00a0?<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\">Ils d\u00e9passent la ferme du Moulin \u00e0 vent perch\u00e9e sur la colline, redescendent vers le ch\u00e2teau des Gouttes, puis obliquent \u00e0 gauche. Au bout d\u2019un moment, les traces se dirigent vers le domaine de Champfeu, vers les Baboulots.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt 53.4pt; text-indent: -18pt; text-align: justify; mso-list: l0 level1 lfo1; tab-stops: list 53.4pt;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il nous emm\u00e8ne au bout du monde, les chevaux sont bien loin, pensent-ils. Quel m\u00e9tier, nom d\u2019un chien, quel m\u00e9tier\u00a0?<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\">Le brigadier s\u2019arr\u00eate, le gendarme Levasseur est \u00e0 bout de souffle, tremp\u00e9 sous sa capote, des gouttes de sueur perlent sur son front \u00e0 la limite du k\u00e9pi. Le brigadier sort sa montre d\u2019argent en tirant sur la cha\u00eenette, et le gendarme comme il l\u2019avait toujours fait a sorti son briquet \u00e0 essence dont la flamme jaune, vacillante et fumeuse \u00e9claire l\u2019oignon d\u2019argent. Les aiguilles indiquent sept heures moins le quart. Nom de dieu\u00a0! Ils ont march\u00e9 toute une partie de la nuit. Inutile de poursuivre, dans une demi-heure, il fera jour. Il faut rejoindre les chevaux et rentrer. Encore une fois, ils ont \u00e9t\u00e9 bern\u00e9s et de la meilleure fa\u00e7on.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">Ce qu\u2019ils ne savent pas et qu\u2019ils apprendront des ann\u00e9es plus tard, c\u2019est que leur braconnier, Pierre G., \u00a0\u00e9tait aussi menuisier et un peu sabotier \u00e0 ses heures.<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">Vous devinez, maintenant\u00a0?<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">Il s\u2019\u00e9tait fabriqu\u00e9 une paire de sabots un peu sp\u00e9ciaux. Des sabots de braconnier\u00a0! Des sabots normaux sur le dessus avec le logement pour chaque pied, le droit, le gauche, avec deux belles bricoles en cuir fauve. Et dessous. Et bien dessous, le talon \u00e9tait \u00e0 l\u2019avant, le talon gauche \u00e0 l\u2019avant du sabot droit et vice versa. Si bien qu\u2019en marchant dans un sens, les traces allaient dans l\u2019autre. Une \u0153uvre d\u2019art, vous dis-je. Quand les deux gendarmes pensaient le suivre de l\u2019\u00e9tang de la Lune au domaine du Moulin \u00e0 vent, en r\u00e9alit\u00e9, Pierre le braco \u00e9tait all\u00e9 du Moulin \u00e0 vent \u00e0 l\u2019\u00e9tang. Si bien que les gendarmes ne l\u2019ont pas pris, ni ce soir-l\u00e0, ni plus tard, ni jamais. Ils n\u2019ont jamais d\u00e9couvert les fameux sabots dont seuls quelques habitants du bourg connaissaient l\u2019existence car utilis\u00e9s aussi pendant l\u2019occupation \u00e0 proximit\u00e9 de la ligne de d\u00e9marcation qui n\u2019\u00e9tait pas si loin. Ce qui prouve qu\u2019un soldat allemand n\u2019est pas plus malin qu\u2019un gendarme fran\u00e7ais, et vice versa\u00a0!<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">Pierre G. n\u2019avait pourtant jamais entendu parler d\u2019Isabelle de Castille qui faisait ferrer ses chevaux \u00e0 l\u2019envers pour faire croire qu\u2019elle allait quand elle venait, et qu\u2019elle revenait quand elle y allait. Mais qui sait\u00a0?<\/h2>\n<h2 class=\"system-pagebreak\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\">J\u2019ai entendu raconter cette histoire avec beaucoup d\u2019autres,\u00a0 quand j\u2019\u00e9tais petit dans les veill\u00e9es o\u00f9 nous cassions des noix pour faire l\u2019huile et que nous buvions du chocolat chaud. Je ne suis pas du tout s\u00fbr qu\u2019elle se soit pass\u00e9e ainsi, mais c\u2019est une belle histoire, non\u00a0?<\/h2>\n<p><span class=\"system-pagebreak\"> <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\"> <\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les sabots. &#8211;\u00a0On n\u2019y comprend rien de rien\u00a0! Avec le gendarme Levasseur on s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 fait berner il y a trois semaines. Aujourd\u2019hui, m\u00eame chose, au m\u00eame endroit, dans le bois de la Caille.\u00a0\u00bb &#8211;\u00a0Exactement chef, on s\u2019est encore fait avoir\u00a0! Comme des bleus\u00a0! Le brigadier Gourlier et le gendarme Levasseur de la brigade de &#8230; <a title=\"Les sabots\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/2012\/03\/02\/les-sabots\/\" aria-label=\"En savoir plus sur Les sabots\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-55","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/55","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=55"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/55\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":65,"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/55\/revisions\/65"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=55"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=55"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=55"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}