{"id":49,"date":"2012-01-16T09:44:50","date_gmt":"2012-01-16T09:44:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cherasse.com\/?p=7"},"modified":"2025-10-13T10:13:57","modified_gmt":"2025-10-13T08:13:57","slug":"souvenir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/2012\/01\/16\/souvenir\/","title":{"rendered":"souvenirs"},"content":{"rendered":"<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><strong style=\"mso-bidi-font-weight: normal;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"text-decoration: underline;\">Des odeurs et des go\u00fbts.<\/span><\/span><\/span><\/span><\/strong><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><strong style=\"mso-bidi-font-weight: normal;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/strong><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Pendant toute mon enfance, j\u2019ai v\u00e9cu dans un monde d\u2019odeurs tr\u00e8s vari\u00e9es, fortes et ent\u00eatantes, l\u00e9g\u00e8res, fugaces, agr\u00e9ables ou repoussantes.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">La vie \u00e0 la campagne, autrefois \u00e9tait le th\u00e9\u00e2tre d\u2019une vie intense, sans cesse renouvel\u00e9e au fil des saisons. Les senteurs qui m\u2019ont le plus marqu\u00e9 dans ma tendre jeunesse viennent du fournil et de la ferme puisque toute mon enfance s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e entre les deux..<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Le pain br\u00fblant, dor\u00e9, craquant sortant du four est sans aucun doute possible mon odeur pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e. Aujourd\u2019hui encore chaque jour lorsque je vais \u00e0 la boulangerie chercher mon pain, j\u2019approche la fl\u00fbte ou la miche de mon nez pour en humer tous les parfums. Et c\u2019est le fournil de Thionne qui r\u00e9appara\u00eet comme par magie. Le grand-p\u00e8re Jean sortait les miches de dix livres ou les couronnes de quatre \u00e0 mains nues, sans se br\u00fbler. Pour en constater le bon degr\u00e9 de cuisson, il retournait la miche et tapotait avec ses doigts repli\u00e9s la cro\u00fbte du dessous pour en entendre le son mat ainsi qu\u2019en appr\u00e9cier l\u2019\u00e9paisseur.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>D\u2019autres odeurs habitaient le fournil. Le fournil lui-m\u00eame existait par toutes ces senteurs beaucoup plus que par cette pi\u00e8ce tout \u00e0 fait particuli\u00e8re et les diff\u00e9rents outils qui y \u00e9taient. Le parfum l\u00e9g\u00e8rement aigre et la senteur de champignons du levain \u00e9labor\u00e9 la veille s\u2019\u00e9panouissait dans un coin du p\u00e9trin ou bien reposait dans une corbeille en osier recouverte d\u2019une toile. On ne retrouve plus aujourd\u2019hui que chez de tr\u00e8s rares boulangers de campagne l\u2019odeur de ce pain aigrelet et qui se conserve moelleux si longtemps sous sa cro\u00fbte \u00e9paisse. La levure de boulanger poss\u00e8de aussi son parfum si particulier\u00a0: mon grand-p\u00e8re m\u2019envoyait \u00e0 la cave o\u00f9 elle \u00e9tait conserv\u00e9e en chercher un pain d\u2019un kilo emball\u00e9 dans un papier sulfuris\u00e9. Je l\u2019ouvrais et en respirais les odeurs complexes avant que grand-p\u00e8re n\u2019en prenne une partie pour la confection du levain. <\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Je ne peux pas oublier non plus les parfums acres du bois s\u00e9ch\u00e9 dans le four. Pour chauffer un four de boulanger comme autrefois, le foyer doit \u00eatre aliment\u00e9 par de la charbonnette menue et bien s\u00e8che pour que la flamb\u00e9e soit \u00e0 la fois br\u00e8ve et puissante. La longue flamme produite est dirig\u00e9e par un gueulard de fonte que l\u2019on oriente vers toutes les parties du four en pierre r\u00e9fractaire. La sole et la vo\u00fbte doivent \u00eatre \u00e9galement chauff\u00e9es car ce sont elles qui cuisent le pain et non l\u2019air chaud comme dans les fours modernes. La cuisson est plus longue, mais la cro\u00fbte de chaque pain est plus \u00e9paisse et plus croustillante. Pour obtenir ce bois bien sec, chaque apr\u00e8s-midi, avec le grand-p\u00e8re Jean, avec notre p\u00e8re Henri ou avec mon fr\u00e8re Michel, il fallait fendre le bois et le mettre dans le four encore chaud des fourn\u00e9es du matin pour qu\u2019il s\u00e8che. Il \u00e9tait ensuite ressorti pour \u00eatre pr\u00eat pour les fourn\u00e9es de la nuit suivante. A la sortie du four, le bois s\u00e9ch\u00e9 exhalait toutes ces odeurs particuli\u00e8res de ch\u00eane, de charme, de bouleau, d\u2019aulne ou de fr\u00eane, odeurs diff\u00e9rentes et m\u00eal\u00e9es.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Au-dessus de la vo\u00fbte de pierres r\u00e9fractaires du four du boulanger, des tonnes de sable de rivi\u00e8re conservaient d\u2019un jour \u00e0 l\u2019autre la chaleur. Une petite pi\u00e8ce basse de plafond au carrelage de terre cuite o\u00f9 la chaleur \u00e9tait \u00e9videmment suffocante servait au s\u00e9chage des fruits sur des claies de bois. M\u00e9m\u00e9 Marie y s\u00e9chait des poires, des pommes ou le plus souvent des prunes d\u2019ente pour en faire des pruneaux s\u00e9ch\u00e9s \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019Agen. La dessiccation est une excellente m\u00e9thode de conservation un peu d\u00e9su\u00e8te \u00e0 notre \u00e9poque de pasteurisation ou de cong\u00e9lation. Quel parfum ces prunes au s\u00e9chage\u00a0! Tous les deux jours on nous demandait de monter dans cette pi\u00e8ce pour retourner les prunes sur les claies de bois et ainsi faciliter un s\u00e9chage bien r\u00e9gulier. Maman qui dirigeait l\u2019op\u00e9ration nous demandait de parler ou m\u00eame de chanter pour ainsi s\u2019assurer que nous ne mangions pas trop de prunes.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Une autre famille d\u2019odeurs\u00a0: celles des animaux avec lesquels nous vivions. A l\u2019\u00e9table, les vaches d\u00e9gagent des senteurs violentes encore accentu\u00e9e lorsqu\u2019on vient de les rentrer apr\u00e8s la pluie. Il y a toute la palette des nourritures qu\u2019on leur distribue tout au long de l\u2019ann\u00e9e\u00a0: le foin des<span style=\"mso-spacerun: yes;\">\u00a0 <\/span>prairies naturelles piqu\u00e9 de fleurs sauvages, le tr\u00e8fle ou la luzerne. Mais aussi les betteraves hach\u00e9es enrichies de farines, de son ou de tourteaux encore sucr\u00e9s. Et puis il y a les odeurs de bouse fra\u00eeche et fumante sur la paille, du purin qui s\u2019\u00e9coule tout lentement dans la rigole. Les veaux attach\u00e9s dans leur coin sombre portent longtemps les parfums de lait qui apr\u00e8s chaque t\u00e9t\u00e9e leur reste encore au coin des babines.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Dans la laiterie, tout au fond de la cour pr\u00e8s de la buanderie, on avait install\u00e9 l\u2019\u00e9cr\u00e9meuse. Aussit\u00f4t apr\u00e8s la traite, le lait des vaches encore fumant \u00e9tait pass\u00e9 dans un tamis tr\u00e8s fin pour en \u00e9liminer toute trace d\u2019impuret\u00e9 puis imm\u00e9diatement \u00e9cr\u00e9m\u00e9. Chacun notre tour, avec Michel, nous devions tourner la manivelle de l\u2019\u00e9cr\u00e9meuse Alfa-Laval, bien r\u00e9guli\u00e8rement et au bon rythme, afin que la sonnerie ne se fasse pas entendre et n\u2019alerte pas notre m\u00e8re, l\u2019oreille aux aguets. A la laiterie, on retrouvait les parfums suaves du lait sortant du pis, mais aussi les odeurs moins agr\u00e9ables pour moi du lait aigri de la veille avec la pr\u00e9sure pour le caill\u00e9. On pouvait \u00e9galement y respirer toute la gamme des fromages blancs dans les faisselles \u00e0 l\u2019\u00e9gouttage, et tous ceux des jours pr\u00e9c\u00e9dents de plus en plus secs. <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Garamond;\"><span style=\"mso-tab-count: 1;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/span>Derri\u00e8re l\u2019\u00e9table, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la laiterie, on avait construit la porcherie. Si on entretient bien la soue, le cochon est un animal propre. Avec un sol l\u00e9g\u00e8rement en pente, le cochon pr\u00e9f\u00e8re dormir dans la partie la plus \u00e9lev\u00e9e, sur un sol sec. Le lisier qui s\u2019\u00e9coule dans une rigole d\u00e9gage une tr\u00e8s forte odeur tr\u00e8s tenace, surtout en \u00e9t\u00e9. Il nous arrivait d\u2019aller jouer avec les cochons pendant que notre grand p\u00e8re Jean nettoyait leur soue. Grand-m\u00e8re nous grondait en reconnaissant aussit\u00f4t l\u2019odeur forte des animaux, leur odeur corporelle personnelle en quelque sorte. La mort du cochon, chaque ann\u00e9e en hiver, \u00e9tait l\u2019occasion de respirer toute une autre gamme d\u2019odeurs nouvelles, diff\u00e9rentes et fascinantes que bien peu de nos contemporains connaissent aujourd\u2019hui. Aussit\u00f4t sorti de la porcherie, amen\u00e9, puis attach\u00e9 par une patte sur l\u2019aire d\u2019abattage recouvert de paille fra\u00eeche, le porc choisi \u00e9tait renvers\u00e9 sur le c\u00f4t\u00e9 par deux hommes costauds et maintenu solidement sur le flanc. Le saigneur s\u2019approchait avec son long couteau accompagn\u00e9 de celui qui allait tenir la bassine pour recueillir le sang. Silence des hommes et hurlements ininterrompus du cochon. Le couteau trouvait l\u2019art\u00e8re et le sang coulait \u00e0 flots rythm\u00e9s par les derniers battements du coeur dans la bassine o\u00f9 il fallait le battre avec la main pour qu\u2019il ne coagule pas. Tout enfant, nous assistions \u00e0 cette op\u00e9ration majeure de la mort du cochon que nous avions vu grandir aupr\u00e8s de nous. L\u2019odeur du sang chaud qui s\u2019\u00e9coule est fade, et on nous proposait d\u2019y tremper le doigt pour go\u00fbter. <\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0Daniel, apporte moi ton couteau\u00a0! \u00bb demandait l\u2019oncle Eug\u00e8ne qui a \u00e9t\u00e9 souvent le sacrificateur au grand couteau. Enfants de la campagne, chaque gar\u00e7on poss\u00e9dait son couteau dans sa poche de pantalon. Toujours \u00e0 genoux pr\u00e8s de la b\u00eate agonisante, Eug\u00e8ne glissait prestement le petit couteau \u00e0 manche de nacre dans \u2026 le cul du cochon. \u00ab\u00a0Tu le r\u00e9cup\u00e9reras en nous aidant \u00e0 nettoyer et \u00e0 laver les boyaux.\u00a0\u00bb Les adultes nous incluaient dans les travaux par des pratiques ludiques que nous ne pouvons pas consid\u00e9rer aujourd\u2019hui comme du meilleur go\u00fbt\u00a0: les temps changent. Sur son lit de paille, il \u00e9tait bien mort\u00a0: recouvert avec le reste de la botte de paille \u00e0 laquelle on mettait le feu, on faisait br\u00fbler toutes les soies, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, puis de l\u2019autre. Odeurs de cochon grill\u00e9. Qui n\u2019a jamais entendu l\u2019expression\u00a0? Nous la respirions au sens propre. Tout noir de suie, le cochon \u00e9tait ensuite mis sur le bayard, une sorte d\u2019\u00e9chelle large avec quatre poign\u00e9es pour le transport. On apportait de l\u2019eau bouillante pour \u00ab\u00a0\u00e9charrer\u00a0\u00bb la peau. Asperg\u00e9, frott\u00e9, racl\u00e9 avec de larges couteaux, la peau du cochon devenait rose et app\u00e9tissante. Le bayard portant toujours la b\u00eate \u00e9tait redress\u00e9 \u00e0 force d\u2019hommes contre le mur. Commen\u00e7ait alors le vidage de la tripe et des visc\u00e8res. Une grande le\u00e7on d\u2019anatomie commen\u00e7ait pour nous avec toute une gamme nouvelle d\u2019odeurs\u00a0: fadasse de la chair que l\u2019on tranche sous le couteau bien aiguis\u00e9, du sang qui encore s\u2019\u00e9coule, de la tripe et de la merde qui est rest\u00e9e dans les boyaux. Le c\u0153ur et les deux poumons encore attach\u00e9s \u00e0 la trach\u00e9e que nous appelions la cor\u00e9e\u00a0: en soufflant dans la trach\u00e9e, les deux poumons \u00e9taient gonfl\u00e9s puis suspendus \u00e0 l\u2019aide d\u2019une ficelle en attendant d\u2019\u00eatre cuisin\u00e9e. Puis l\u2019estomac, les intestins, le petit et le gros, le foie avec sa v\u00e9sicule de bile verte, les rognons et la vessie. \u00ab\u00a0Regarde bien, petit, le cochon est notre plus proche parent. Nous sommes exactement comme lui, avec les m\u00eames organes, \u00e0 peu pr\u00e8s de la m\u00eame taille.\u00a0\u00bb Et moi je pensais \u00e0 mon couteau. Les pi\u00e8ces de l\u2019anatomie interne \u00e9taient retir\u00e9es une \u00e0 une dans des bassines, des corbeilles ou sur des torchons, et finalement toute la tripaille tombait dans un cuveau afin d\u2019\u00eatre nettoy\u00e9e \u00e0 grande eau. On tirerait de l\u00e0 toutes les enveloppes de boyaux naturels pour le boudin, les saucissons, les andouilles et les andouillettes. Et \u00e7a puait la merde\u00a0! Et mon couteau \u00e9tait dedans. Et il fallait bien y mettre les mains. Mais comme on dit\u00a0: il n\u2019y a que le premier pas qui co\u00fbte\u00a0! Toute la journ\u00e9e, les op\u00e9rations de la f\u00eate du cochon se poursuivaient. Assaisonnement du sang avec les oignons, le persil hach\u00e9, la cr\u00e8me et les aromates. Puis notre m\u00e8re remplissait les boyaux bien propres, lav\u00e9s et relav\u00e9s, pass\u00e9s \u00e0 l\u2019eau vinaigr\u00e9e. Ah\u00a0! l\u2019odeur de la cuisson du boudin, sa sortie de l\u2019eau bouillante pour le disposer en rond bien lov\u00e9 sur une planche pour le laisser refroidir. <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Apr\u00e8s lui avoir coup\u00e9 la t\u00eate, le cochon \u00e9tait fendu en deux moiti\u00e9s bien sym\u00e9triques qui, pos\u00e9es sur la grande table de bois \u00e9taient d\u00e9coup\u00e9es en morceaux ayant chacun leur destination\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9 les r\u00f4tis, les grillades, les c\u00f4telettes, les \u00e9paules, les jambons\u00a0; de l\u2019autre le lard gras, les pieds, la gorge, la cervelle, les oreilles et la queue. Dans le cochon tout est bon, rien ne se perd\u00a0! Il y avait ce qui \u00e9tait destin\u00e9 \u00e0 la consommation en viande fra\u00eeche, ce qui serait sal\u00e9, ou mis en confit dans la graisse. Sans oublier les p\u00e2t\u00e9s de foie, la t\u00eate roul\u00e9e, les saucisses et saucissons, l\u2019andouille et l\u2019andouillette. Quelle odeur lorsque l\u2019on faisait bouillir dans un grand chaudron les morceaux de graisse coup\u00e9s en petits cubes pour couler ensuite le saindoux dans des pots en terre cuite. Un r\u00e9sidu d\u00e9licieux\u00a0: les grattons qui, bien sal\u00e9s se mangent comme \u00e7a, avec un petit morceau de pain frais ou bien constituent la base de la pompe aux grattons. Le jour de mort du cochon, nous \u00e9tions assaillis par des dizaines d\u2019odeurs diff\u00e9rentes. Les terrines de p\u00e2t\u00e9 de foie sortant du four, le boudin grillant dans une po\u00eale, les grattons rissolant, la cor\u00e9e en fricass\u00e9e avec des oignons, et le soir une soupe de l\u00e9gumes avec les os de la t\u00eate, la m\u00e2choire, la queue. <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">&#8211; \u00ab\u00a0Viens m\u2019aider au saloir\u00a0!\u00a0\u00bb me demandait papa. Je ne me faisais pas prier. Le saloir en gr\u00e8s bien ventru \u00e9tait install\u00e9 dans un endroit frais et sombre dans la cave. Je faisais passer \u00e0 papa les morceaux \u00e0 saler qu\u2019il me demandait\u00a0: les bardes de lard, les c\u00f4tes, les \u00e9paules et enfin les deux jambons. Au fur et \u00e0 mesure je lui donnais du gros sel qui \u00e9tait r\u00e9parti sur la viande fra\u00eeche, bien dispos\u00e9e pour ne pas laisser de vide d\u2019air entre les morceaux. Tous les deux ou trois jours, papa venait voir si tout se passait bien, si la saumure \u00e9tait bien mont\u00e9e, et il calculait le nombre de jours pour d\u2019abord sortir les \u00e9paules moins \u00e9paisses et enfin les jambons\u00a0: estim\u00e9es assez sal\u00e9es ces pi\u00e8ces importantes \u00e9taient mises \u00e0 s\u00e9cher suspendues dans un endroit a\u00e9r\u00e9 comme un hangar ou une remise.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Tout le monde dans le voisinage savait que ce jour-l\u00e0, on tuait le cochon chez Ch\u00e9rasse. Il l\u2019avait vu, entendu et senti. Les voisins, les amis savaient aussi qu\u2019ils auraient un morceau de boudin, des grillades, des c\u00f4telettes ou un r\u00f4ti. Comme autrefois, dans les villages, le cochon \u00e9tait tu\u00e9 de mani\u00e8re d\u00e9cal\u00e9e, de semaine en semaine pendant la saison d\u2019hiver, et chaque famille avait de la viande fra\u00eeche, partag\u00e9e. Le cur\u00e9 et l\u2019instituteur, les voisins imm\u00e9diats, les \u00ab\u00a0personnalit\u00e9s\u00a0\u00bb du village avaient aussi leur part. <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Dans la cour du fond, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la porcherie, un quartier plus calme et silencieux\u00a0: les clapiers aux lapins. <span style=\"mso-spacerun: yes;\">\u00a0<\/span>Avec mes fr\u00e8res et s\u0153urs, nous aimions, donner \u00e0 manger aux doux lapins. Il y en avait de toutes les couleurs et de toutes les tailles. Nous aimions surtout les nich\u00e9es nombreuses de tous petits lapereaux d\u2019abord blottis dans le nid de foin et de poils que leur m\u00e8re s\u2019\u00e9tait arrach\u00e9 pour le construire. On essayait de compter combien il y en avait dans le grouillement. C\u2019\u00e9tait encore plus int\u00e9ressant quelques semaines plus tard quand ils couraient partout dans le clapier ou t\u00e9taient leur m\u00e8re allong\u00e9e sur le flanc. \u00ab\u00a0Maman, la grise, elle en a huit, six comme elle et deux tach\u00e9s de blanc\u00a0!\u00a0\u00bb C\u2019est gentil un lapin, et aussi tr\u00e8s b\u00eate, parfois cruel quand une m\u00e8re d\u00e9vorait toute sa port\u00e9e. Fragile aussi \u00e0 des maladies ou des \u00e9pid\u00e9mies comme la myxomatose apparue apr\u00e8s la guerre et qui d\u00e9cima les colonies de garennes mais aussi tous les clapiers des alentours. C\u2019est bon aussi un lapin, r\u00f4ti au four \u00e0 la cr\u00e8me ou en gibelotte. Pour le manger, il fallait le tuer. C\u2019\u00e9tait ma grand-m\u00e8re Marie qui \u00e9tait charg\u00e9e de la besogne. Et on voyait bien \u00e0 son tour de main que ce n\u2019\u00e9tait pas le premier qu\u2019elle estourbissait d\u2019un coup de battoir \u00e0 lessive derri\u00e8re les oreilles. Elle le suspendait \u00e0 un crochet par les pattes de derri\u00e8re puis lui arrachait un \u0153il pour le saigner. Une fois mort, encore tout chaud et fumant, elle le d\u00e9barrassait de sa fourrure et le vidait. Je me revois \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle assistant \u00e0 toutes ces op\u00e9rations, avec un peu d\u2019appr\u00e9hension toutefois car il s\u2019agissait de la mort d\u2019un \u00eatre vivant, mais c\u2019\u00e9tait un acte naturel en fait dans notre vie \u00e0 la campagne. Pour manger un lapin que l\u2019on a \u00e9lev\u00e9 et nourri plusieurs mois, il faut le tuer et le vider. Tout rose maintenant et suspendu par les deux pattes arri\u00e8re, grand-m\u00e8re lui incisait le ventre rebondi avec son couteau bien aiguis\u00e9 et lui vidait prestement l\u2019abdomen en gardant le foie, morceau de choix dont elle retirait de la pointe du couteau la petite v\u00e9sicule biliaire si am\u00e8re si on l\u2019oubliait. Je me souviens bien du long chapelet de l\u2019intestin avec toutes ses petites crottes bien espac\u00e9es. Avec la pr\u00e9paration du lapin ou du cochon, l\u2019anatomie animale qui ressemble tellement \u00e0 la n\u00f4tre n\u2019avait gu\u00e8re de secrets et lorsque le ma\u00eetre d\u2019\u00e9cole nous parlait du c\u0153ur, des poumons, des reins ou de l\u2019intestin nous savions \u00e0 quoi chacun de ces organes ressemblaient \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de notre corps.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">A c\u00f4t\u00e9 des clapiers, on passait pr\u00e8s du fumier bien rang\u00e9 entre ses murs. A la campagne rien ne se perd, surtout les engrais naturels. Nos latrines se d\u00e9versaient directement dans le fumier des animaux Les odeurs de ce p\u00e9rim\u00e8tre \u00e9taient fortes, surtout en \u00e9t\u00e9 pendant les grosses chaleurs. Ou encore \u00e0 l\u2019automne lorsque la fosse \u00e0 fumier \u00e9tait vid\u00e9e pour \u00eatre transport\u00e9e dans un tombereau jusque dans les champs \u00e0 labourer. Je revois ces matins frisquets de novembre, lorsque j\u2019assiste ou j\u2019aide au chargement du fumier qui d\u00e9gage vapeurs et odeurs sous le p\u00e2le soleil. Le cheval s\u2019arc-boute, tire le lourd chargement et embaume toute cette partie du village jusqu\u2019\u00e0 nos champs des Loges ou de l\u2019Etang Landois.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">A la basse cour, il y a peu d\u2019odeurs, sauf si l\u2019on trouve et casse un \u0153uf pourri. Alors dans ce cas c\u2019est une odeur si insupportable et marquante que j\u2019ai retrouv\u00e9e beaucoup plus tard en cours de chimie et qui s\u2019appelle si ma m\u00e9moire est bonne SH2, hydrog\u00e8ne sulfur\u00e9. Nous en pr\u00e9parions \u00e0 l\u2019\u00e9cole normale sous la hotte de chimie. Puis nous appelions notre professeur Madame Capitaine\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Venez voir, nous ne savons pas ce que nous avons obtenu\u00a0?\u00a0\u00bb<span style=\"mso-spacerun: yes;\">\u00a0 <\/span>Puis quand elle s\u2019\u00e9tait suffisamment approch\u00e9e, nous ouvrions la hotte et toute la salle de cours de chimie \u00e9tait empest\u00e9e, comme par une boule puante ou des \u0153ufs pourris.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">C\u2019\u00e9tait maman qui \u00e9tait charg\u00e9e de saigner les poulets. On allait avec elle pour l\u2019aider \u00e0 attraper celui qu\u2019elle nous d\u00e9signait, puis on le tenait par les pattes et par les ailes pour l\u2019emp\u00eacher de se d\u00e9battre. Le sang coulait dans le bol. Un dernier soubresaut et le poulet \u00e9tait mort. On le plongeait dans un seau d\u2019eau bouillante pour le plumer plus facilement. La plume mouill\u00e9e \u00e0 une forte odeur, encore accentu\u00e9e au moment du \u00ab\u00a0buclage\u00a0\u00bb \u00e0 la flamme pour enlever les derniers duvets restant. <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Le printemps \u00e0 la basse cour est l\u2019\u00e9poque des naissances des poussins, des canetons des pintades ou des oyons. Dans la cabane r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 la couvaison, les poules \u00e9taient install\u00e9es sur leurs \u0153ufs dans des corbeilles en paille tress\u00e9e. Maman nous appelait et nous allions voir le tout d\u00e9but de la vie des poussins sortant de leur coquille. Elle nous donnait l\u2019\u0153uf \u00e0 \u00e9couter\u00a0: on distinguait tr\u00e8s clairement l\u2019oiseau s\u2019agitant dans son \u0153uf juste avant sa sortie. De son bec il cassait la fine coquille et nous l\u2019aidions avec nos doigts maladroits \u00e0 \u00e9largir l\u2019orifice. Le trou assez grand, il pouvait sortir, encore tout humide, vivant et trottant d\u00e9j\u00e0. La naissance, le myst\u00e8re de la vie, devant nos yeux \u00e9bahis. Quelques heures plus tard, la petite boule de duvet jaune courait partout, piaillant \u00e0 qui mieux mieux, avec ses fr\u00e8res de couv\u00e9e. <\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">\u00ab\u00a0La moustache ne te pousse pas encore\u00a0!\u00a0\u00bb disait le Glaude, notre grand-p\u00e8re maternel des Communes \u00e0 Vaumas. \u00ab\u00a0Je m\u2019en va te donner un bon conseil pour la faire pousser, et rapidement.\u00a0Il faut rep\u00e9rer une poule noire dans la basse-cour, ramasser sa crotte, et bien te frictionner sous le nez avec. C\u2019est radical pour faire pousser une belle moustache brune\u00a0!\u00bb Jamais personnellement je ne l\u2019ai fait. Mais autrefois, \u00e0 la campagne, on blaguait beaucoup avec les enfants ou les adolescents. N\u2019\u00e9tait-ce pas aussi tout simplement pour tester leur bon sens\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"margin: 0cm 0cm 0pt; text-indent: 35.4pt; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small; color: #000000; font-family: Garamond;\">Plus loin encore, derri\u00e8re les poulaillers, une ancienne maison d\u2019habitation tenait lieu de bergerie. L\u2019odeur de suint des moutons s\u2019impr\u00e8gne dans les v\u00eatements et dans les cheveux. Je reconnais encore aujourd\u2019hui la pr\u00e9sence de moutons \u00e0 l\u2019odeur qu\u2019ils ont laiss\u00e9e dans un local et m\u00eame \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Je reconnais aussi dans une r\u00e9union d\u2019agriculteurs qui \u00e9l\u00e8ve des vaches, des moutons, des ch\u00e8vres, des porcs ou des chevaux. Heureusement \u00e0 Thionne, nous n\u2019avions ni ch\u00e8vre, ni bouc. C\u2019est sans doute aussi pourquoi c\u2019est cette odeur animale que je supporte le moins.<\/span><\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des odeurs et des go\u00fbts. \u00a0 Pendant toute mon enfance, j\u2019ai v\u00e9cu dans un monde d\u2019odeurs tr\u00e8s vari\u00e9es, fortes et ent\u00eatantes, l\u00e9g\u00e8res, fugaces, agr\u00e9ables ou repoussantes. La vie \u00e0 la campagne, autrefois \u00e9tait le th\u00e9\u00e2tre d\u2019une vie intense, sans cesse renouvel\u00e9e au fil des saisons. Les senteurs qui m\u2019ont le plus marqu\u00e9 dans ma tendre &#8230; <a title=\"souvenirs\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/2012\/01\/16\/souvenir\/\" aria-label=\"En savoir plus sur souvenirs\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-49","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/49","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=49"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/49\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":75,"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/49\/revisions\/75"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=49"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=49"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/cherasse.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=49"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}